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Martial Solal : le jazz d’un Français à l’américaine

A 81 ans et une carrière que beaucoup de musiciens lui envient, Martial Solal est l’un des plus grands jazzmen du monde. D’origine française, ce pianiste plein d’humour a enflammé le Museum of Modern Art (MoMa) de New York pour un concert unique le samedi 14 juin dernier. Rencontre avec un amoureux des États-Unis…

Qu’avez-vous pensé de votre prestation et de l’accueil du public samedi soir au Museum of Modern art de New York?
J’étais un peu figé pendant la première demi-heure. J’ai eu beaucoup de mal à me concentrer. J’ai dû m’habituer au piano qui est un demi-queue. Mais au bout d’une demi-heure, le public a été tellement chaleureux et aidant que j’ai commencé à bien jouer. Ils ont ainsi oublié la première demi-heure pour ne se souvenir que de l’heure qui a suivi.

Avez-vous toujours eu une rencontre privilégiée avec le public américain?
Oui, il y a quelque chose de très différent d’avec le public européen. Le répertoire que je joue est en grande partie constitué de standards, et pour les Américains, ces standards sont familiers et ils en connaissent souvent les paroles. Alors qu’un standard en France n’a pas la même signification. Si je joue pour un public d’initiés de jazz, ils vont bien sûr savoir de quoi on parle, mais la réception sera différente à cause du choix de mon répertoire. Et également, il me semble que l’ensemble du public américain est plus habitué à cette musique. Ils en connaissent les détours, l’histoire. En Europe, les spécialistes sont en moins grand nombre et la réception n’est jamais du niveau du public américain. J’ai toujours préféré jouer aux États-Unis.

Ne regrettez-vous pas de ne pas avoir eu une plus grande carrière ici?
Oui, mais c’est de ma faute. J’ai commencé en 1963 et je ne suis revenu qu’une vingtaine de fois depuis. Pour faire une grande carrière dans un pays quelconque, il faut y être et y jouer souvent. Comme je ne suis pas un fanatique de l’aéroplane (rire), j’ai refusé plusieurs concerts aux États-Unis. Il y a deux ou trois par exemple, j’étais annoncé à Washington et je ne suis pas venu au dernier moment car je n’avais pas envie de prendre l’avion. Il faut aussi des occasions pour venir jouer. C’est fatigant et peu intéressant de jouer dans un club huit jours de suite. Je préfère donner un seul concert comme ce soir où je touche plus le public qu’en une semaine de club.

N’avez-vous pas envie de venir vous installer aux États-Unis aujourd’hui?
C’est trop tard, je suis tellement bien installé chez moi. J’ai une superbe maison depuis 20 ans. Quand on est jeune, on peut tout envisager car on n’a pas d’attache. Mais moi je peux difficilement envisager de vivre aux États-Unis. Je peux y venir relativement souvent pour jouer, mais il faut que l’enjeu en vaille la peine.

Justement, pour quelle occasion êtes-vous venu jouer à New York cette fois-ci?
C’est une invitation très précise de Josh Siegel (Conservateur adjoint au Département film du MoMa, ndlr) qui m’a semblée très intéressante. C’est la première fois que je viens aux Etats-Unis pour un seul concert. C’est pourtant ce que je fais toujours en Europe. Quand je me déplace à Moscou, à Berlin ou à Rome, c’est pour un seul concert. Je préfère ça aux tournées dont je ne suis pas fanatique. Il y a une question d’âge aussi. Quand j’avais 18 ans, les tournées c’était génial. J’adore jouer mais aujourd’hui, il faut que ça ait un sens. Je joue dans deux circonstances précises : soit je suis très bien payé, soit ça me fait très plaisir. Quand il y a les deux en même temps, c’est encore mieux. Ce soir, c’était à l’occasion de l’exposition « Jazz et cinéma ». Effectivement, c’était une bonne occasion.

Qu’est-ce que cela vous fait de jouer dans un endroit aussi prestigieux que le MoMa?
Cela me fait extrêmement plaisir. D’autant plus que ma femme est peintre. Quand j’ai su que j’allais jouer ici, j’ai tout de suite accepté.

“On aime toujours plus ce qui vient d’ailleurs”

Vous êtes venu pour la première fois aux Etats-Unis en 1963. Quel souvenir en gardez-vous?
C’était historiquement très important car à cette époque là, les musiciens européens n’étaient jamais invités aux États-Unis. C’était vraiment un événement extraordinaire qui arrivait. C’était il y a très longtemps, j’étais encore relativement jeune. Je n’avais pas beaucoup de disques derrière moi, mais il se trouve que l’un d’entre eux a été entendu par George Wein, le promoteur du festival de Newport, là où il m’a présenté en vedette. C’était un coup de chance, ça aurait très bien pu tout aussi bien ne jamais arriver.

Si vous deviez changer quelque chose dans votre carrière musicale…
Je serai très certainement resté aux États-Unis, ça aurait facilité beaucoup les choses pour moi. La façon dont on reçoit la musique en Europe d’un musicien américain ou d’un musicien européen n’est pas la même. Le fait d’être étranger est un plus. Quand je viens ici, je suis exotique. Quand je reste en Europe, je suis local donc j’ai moins de charme. On aime toujours plus ce qui vient d’ailleurs, c’est connu. Donc ça m’aurait ouvert des portes plus facilement, au lieu d’attendre pendant des années la reconnaissance. En Europe, la reconnaissance est arrivée quand même, mais ça a pris plus longtemps.

Pourquoi préférer une reconnaissance aux États-Unis plutôt qu’en Europe?
Une reconnaissance aux États-Unis est synonyme de prestige. La musique de jazz est née ici, donc quand on est reconnu ici, on a un bon de sortie pour le monde entier. On peut être un bon musicien en Europe, mais tant qu’il n’y a pas eu ce point de comparaison avec les États-Unis, il y a toujours un doute qui subsiste. Ces choses ont un peu changé. Aujourd’hui, on sait qu’en Europe, il y a de très bons musiciens qui peuvent rivaliser avec n’importe quel autre grand musicien aux États-Unis.

Comment sait-on qu’on va consacrer toute sa vie à la musique?
Il y a une part de hasard bien sûr, mais il faut avoir une très forte envie de se lancer. Le métier de musicien est une entreprise hasardeuse. Quand j’ai commencé, ce n’était pas considéré comme un métier. On me demandait ce que je faisais en dehors de la musique, quel était mon vrai métier. Donc il fallait être très motivé bien entendu. Pour moi, la musique était une véritable passion qui dévorait tout.

“J’aurais beaucoup aimé jouer avec Charlie Parker”

Ecoutez un extrait de l’interview de Martial Solal :
Samedi soir, vous avez fait beaucoup rire votre public. Est-ce que l’humour est essentiel à vos spectacles?
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Vous avez joué avec François Moutin, un bassiste français…
Il est franco-américain car il habite à New York depuis 10 ans. Il fait partie de mon trio habituel, avec son frère jumeau. Normalement je devais jouer seul au MoMa. Comme il habite à côté, je me suis dit que j’allais le faire inviter pour que le spectacle soit plus complet. Souvent pour le public, le fait d’avoir une basse qui indique le tempo rend les choses plus compréhensibles. Ma musique est un peu ésotérique et pas toujours très simple à comprendre, donc un apport rythmique derrière rend les choses plus évidentes.

Y’a-t-il une personne au cours de votre carrière avec qui vous avez particulièrement aimé jouer?
Ce serait tellement injuste pour les autres (rire). Il ya beaucoup de gens importants avec qui j’ai joué. Je peux difficilement faire un choix. Quantitativement, j’ai beaucoup joué avec mes trios habituels et avec Lee Konitz qui était là ce soir. On a donné des centaines de concerts en Europe et aux États-Unis. Mais il y aussi d’autres gens avec qui j’ai joué et avec qui j’ai pris beaucoup de plaisir. C’est difficile de choisir. Par contre, il y en a un certain nombre avec qui je n’ai pas du tout aimé jouer. Il vaut mieux ne pas en parler. Ce n’est pas pour des raisons musicales car je choisi les gens avec qui je joue. C’est plus pour des raisons d’ego. Quand je suis sur scène avec d’autres, j’aime être effacé. Je ne dis pas un mot et je tiens à ce qu’ils fassent de même. On ne doit pas tirer la couverture à soi. Samedi soir, c’était un peu différent car c’était presque un solo. François Moutin me connait si bien que j’ai l’impression qu’on ne faisait qu’un. Il n’y a pas de problème d’ego avec lui. C’est un garçon tellement charmant que la question ne se pose pas. Mais avec certains musiciens, c’est complètement différent. Quand on n’est pas à l’aise pour des raisons psychologiques, la musique s’en ressent.

Y’a-t-il encore quelqu’un avec qui vous aimeriez-jouer aujourd’hui?
Surement, mais j’ai joué avec vraiment beaucoup de gens. Il me faudrait quelqu’un que je n’ai jamais entendu, comme un extra-terrestre par exemple. Ou alors un musicien mort qui reviendrait, comme Charlie Parker. J’aurais beaucoup aimé jouer avec lui. Mais parmi les vivants, je crois avoir épuisé tous les plaisirs possibles, même s’il y a des individualités en nombre incalculable. Je veux juste jouer avec des gens d’un bon niveau aujourd’hui.

Y’a-t-il des artistes de la nouvelle génération que vous aimez?
Oui. En Europe, le nombre de musiciens a été multiplié par 20 par rapport à ce que c’était quand j’ai débuté. Il y a de très bons pianistes français, comme Jean-Michel Pilc, Manuel Rocheman, ou encore Jacky Terrasson… Je pourrais en citer une dizaine d’un bon niveau. Enfin des musiciens au top niveau, il y en a quand même moins que l’on pourrait croire. Peut-être deux ou trois par pays qui seraient exportables n’importe où.

“Quand je suis sur scène […] je n’ai pas envie d’arrêter”

Le jazz a donc encore de belles années devant lui…
Forcément puisqu’il y a beaucoup de musiciens. Quand beaucoup de gens pratiquent un art, cela veut dire que cet art est très vivant. Mais il ne faut pas croire que tous sont exportables. Des gens qui jouent bien, il y en a des tonnes, des gens qui jouent très bien, il y en a moins, et des gens qui ont un style tout à fait particulier, ça raréfie encore les clients possibles. C’est valable aussi bien en Europe qu’aux Etats-Unis.

Samedi soir, vous avez déclaré que le public serait fatigué avant vous de vous voir jouer…
C’est vrai. Je suis arrivé assez fatigué avec le décalage horaire. Plus ça allait, plus j’attrapais un second souffle. J’aurais pu continuer toute la nuit et je pense que le public se serait fatigué avant moi (rire). Mais j’ai aimé continuer à partir du moment où j’ai vu qu’il y avait une bonne réception. Si je vois que le public s’ennuie, je préfère m’en aller. Si je vois que c’est le contraire, je joue mieux et le public réagit mieux. Je joue pour les gens qui sont là.

Et en ce qui concerne votre carrière, comptez-vous y mettre un terme un jour?
J’ai très envie de continuer à jouer mais cela ne m’apporte rien d’aller jouer dans une petite ville ou sur un public de 300 personnes, il n’y a que 12 véritables amateurs de jazz qui comprennent quelque chose à ma musique. Il n’y a rien de plus déprimant que de jouer devant une salle ou on a beau faire tout ce qu’on veut, ça n’atteint pas les gens car ils n’ont pas la culture qu’il faut. Quand on joue au MoMa par exemple, c’est gratifiant car on sent qu’il y a vraiment une compréhension. Elle est peut-être relative, je ne sais pas jusqu’à quel point elle est réelle, mais il y a certainement un grand degré de connivence que je ne peux pas avoir quand je joue dans certaines villes où les gens n’aiment que l’esbroufe ou les musiques bruyantes. Un concert de piano est vite ennuyeux, il faut vraiment qu’il y ait quelque chose qui intéresse le public.

Quels sont vos projets actuels?
Je viens d’écrire mes mémoires dont le titre est Ma vie sur un tabouret et il y a également un film qui va sortir sur ma carrière, dont certaines scènes ont été tournées à New York. J’ai également des projets de concerts avec Lee Konitz en Allemagne, en Italie et en Irlande. Je sais ce que je vais faire pour l’année à venir mais pas au-delà. Et qui sait, je m’arrêterai peut-être. Je dis toujours que je vais m’arrêter mais quand je suis sur scène, je vois toute la reconnaissance de mon travail et je suis très heureux, je n’ai pas envie d’arrêter. Mais quand je suis chez moi et que je dois faire des gammes toute la journée pour me maintenir en forme, là j’ai vraiment envie de m’arrêter…

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