Subscribe

Mémoire, cerveau et 9/11

Historien de la Deuxième Guerre mondiale au CNRS et président du conseil scientifique du Mémorial de Caen, Denis Pechanski est à l’initiative d’un programme scientifique franco-américain, qui a réuni neurobiologistes, chercheurs en sciences sociales et professionnels des musées, autour de la mémoire et du 9/11. Il est membre du laboratoire franco-américain en humanités et sciences sociales qui existe depuis 2008 à New York (CNRS et NYU). Entretien.

France-Amérique : Comment est venue l’idée de réunir historiens, professionnels des musées et spécialistes du cerveau pour travailler sur la mémoire ?

Denis Pechanski : L’idée est venue, d’une part, de la rencontre entre le directeur du Mémorial de Caen et les responsables du futur musée du 9/11. Le Mémorial de Caen a une longue expérience des travaux sur la mémoire après traumatisme et des liens entre mémoire et histoire, et organisait la première exposition sur le 11 septembre aux Etats-Unis. D’autre part, en tant que spécialiste de la Deuxième Guerre mondiale, je m’interrogeais depuis longtemps sur les questions mémorielles et je constatais une sorte d’affadissement des recherches sur la mémoire, due à une déconnexion entre les chercheurs en sciences sociales et les chercheurs en sciences du vivant. J’ai avancé l’hypothèse qu’on ne peut pas vraiment comprendre ce qui se passe dans la mémoire sociale si on ne sait pas comment fonctionnent les dynamiques cérébrales de la mémoire. Inversement, la révolution de l’imagerie médicale montre qu’on ne peut pas comprendre comment fonctionne le cerveau si on ne prend pas en compte l’impact du social. D’où le pari d’une approche transdisciplinaire rassemblant historiens, neurobiologistes, philosophes, spécialistes de l’ingénierie médicale, comportementalistes, psychiatres ou psychanalystes, pour construire un nouvel objet d’étude qui a toujours le nom de mémoire, mais parce qu’il est constitué par des disciplines différentes n’a plus tout à fait la même nature.

Comment s’est concrétisé ce projet?

Ce programme scientifique a été retenu en 2009 dans le cadre d’un appel à projet financé par le Partner University Fund. Grace à cette aide, nous avons pu organiser des colloques et séminaires, qui ont réuni une centaine de chercheurs confirmés dans leurs domaines et d’étudiants doctorants et post-doctorants. C’est un bel exemple d’échange franco-américain porté par quatre piliers principaux, New York University et la 9/11 Foundation côté américain, le CNRS et le mémorial de Caen côté français, auxquels se sont agrégés au cours des années d’autres partenaires. Nous avons ainsi mis en œuvre au Mémorial de Caen, une première phase d’expérimentation pour comprendre les comportements des visiteurs de mémoriaux à l’aide de capteurs électroniques et d’outils technologiques de eye-tracking. C’est un défi extraordinaire pour tous les spécialistes de musées. Au terme de ces trois ans de travaux en commun, je souhaiterais construire un double-master entre l’Université Paris 1 et NYU pour former une nouvelle génération de chercheurs en Memory Studies à toutes les compétences, disciplines et métiers qui ont affaire avec la mémoire.

Quels sont les apports des spécialistes des neurosciences aux études historiques ?

Les travaux de neuropsychiatres comme Boris Cyrulnik et Henri Parens, ou les recherches de neurobiologistes comme Joseph Le Doux, font évidemment écho aux questionnements des chercheurs en sciences sociales. Pour l’historien que je suis, la façon dont on oublie et dont on se remémore un évènement traumatique, ouvre des perspectives considérables. Dans quelle mesure les conséquences individuelles d’un traumatisme influent-elles sur le récit historique? Quelles conséquences l’occultation ou le silence ont-elles pour la société? Quelles conséquences a, pour l’historien que je suis, la découverte que les zones d’activation cérébrale de la mémoire sont les mêmes que celles de l’imagination et de l’anticipation?

La construction de la mémoire sociale et de l’individu changent avec le temps. Dans le cas de la Deuxième Guerre mondiale, par exemple, un premier régime de mémorialité se construit en France à partir de la figure du héros et du résistant. A partir des années 70, c’est la figure de la victime, et de la victime juive en particulier, qui émerge et structure incontestablement la mémoire sociale, mettant de côté l’image du résistant. Dans le cas du 11-Septembre, les travaux de Mary Marshall Clark, de l’université Columbia, qui a recueilli les témoignages de survivants à divers intervalles de temps, montrent bien comment les récits s’élaborent et s’enrichissent au cours du temps pour former une mémoire cohérente et stable, qui est un mixte entre les souvenirs de ce que la personne a vécu et ce qu’elle a entendu dire de l’évènement. Cet échange entre l’individuel et le collectif est le défi majeur des études sur la mémoire. C’est pourquoi il est indispensable de travailler avec tous les spécialistes de la mémoire sociale et de la psyché.

Quels ont été vos échanges avec l’équipe du futur musée du 9 /11 qui ouvrira en 2013?

Nous avons eu des échanges constants avec Alice Greenwall et l’équipe du futur musée, pour apporter un peu du savoir-faire du Mémorial de Caen et de la french touch en matière de muséographie, qui vise à donner des clés de compréhension et d’analyse au public. On sait par nos scientifiques que le mécanisme de sidération produit par des images traumatiques, active dans le cerveau le circuit du pathos, de l’émotion, différencié de celui du raisonnement. Dans le cas du 11-Septembre, il est évident que l’accélération des médias et la surabondance des images-chocs a des conséquences sur la construction de la mémoire des individus et collective. Par ailleurs, les représentations des attentats du 11-Septembre jusqu’à présent, ont eu tendance à oublier qu’il y avait des victimes de 90 nationalités différentes, ce qui change évidemment la donne.

Au-delà de l’émotion, nous avons donc mis le doigt sur un certain nombre de questions pour replacer les faits dans une perspective historique et mondiale. Dans le musée, les évènements devraient ainsi être retracés en commençant par la guerre d’Afghanistan à l’époque soviétique, et la première muséographie offrir des sons dans toutes les langues du monde. On ne peut absolument pas dire que nous avons un rôle majeur dans le parcours historique mais des échanges ont eu lieu avec nous, comme avec d’autres, et ils ont été fructueux pour tout le monde. J’ai constaté que la scénographie intégrera, avec d’autres artefacts, le mur de l’Husdon qui a résisté à l’effondrement des tours, évitant le déferlement des eaux sur cette partie de Manhattan. Du point de vue émotionnel c’est extraordinaire, et c’est aussi un symbole fort d’une société qui résiste face aux attentats.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Related