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Montclair en alerte rouge

Depuis dimanche, jour de l’arrestation d’un couple sans histoires suspecté d’espionnage au profit de la Russie, Montclair, une petite ville du New Jersey, vit au rythme de l’un des événements les plus retentissants de la région. La presse s’est déplacée en masse pour couvrir cette énigme qui semble sortie d’un épisode de James Bond.

Au bout de la paisible Marquette Road, sur le parvis du numéro 31, la Honda verte est encore garée comme si rien ne s’était passé. Plus loin, un peu en retrait de la maison beige, les riverains discutent entre eux et accordent un peu de temps à la presse. C’est dans ce chic quartier résidentiel de Montclair (New Jersey), coincé entre le cimetière municipal et la forêt, qu’ont débarqué une cinquantaine d’agents du FBI dimanche soir pour arrêter les Murphy, une famille accusée d’espionnage pour le compte de la Russie.

« Les fédéraux sont venus en voitures noires et avec des chiens, raconte Elizabeth Lapin, une voisine d’origine russe mais sans relation avec les espions présumés. Après les avoir emmenés, ils ont fouillé chaque recoin pendant toute la nuit. J’ai vu un tas de meurtres et de crimes lorsque je vivais à Manhattan, et cette histoire n’en est qu’une de plus sur ma liste, mais ce spectacle-là était assez étrange. Comme dans un film, tous les voisins sont sortis pour participer au spectacle. »

Lundi, le ministère de la justice américaine a obtenu l’inculpation de 11 membres – dont les Murphy – d’un réseau d’espionnage présumé. Surnommés les « illégaux », ils avaient pour mission de « s’américaniser et ensuite recueillir des informations sur les États-Unis, pénétrer les cercles politiques » du pays et recruter d’autres espions. Selon l’acte d’accusation signé par Michael Farbriaz, le représentant du gouvernement américain, ces « infiltrés » étaient formés par le Service des renseignements extérieurs russes (SVR, successeur du mythique KGB), et « se sont vu remettre une fausse identité ». Ils opéraient ensuite par deux, « de telle sorte qu’ils pouvaient se faire passer pour un couple marié ».

À Montclair, dans une ambiance digne d’un polar de série B, Madame Lapin, « une enfant de la guerre froide », décrit alors le père Murphy, Richard, comme un quelqu’un de mystérieux et énigmatique, qui ne se souciait guère de créer des liens avec ses voisins. « Cet homme était un fantôme, lâche-t-elle. Aujourd’hui, j’essaye de savoir ce qu’il pouvait bien cacher dans les fleurs ou dans le pain qu’il transportait parfois. Je m’interroge vraiment sur ce que les Murphy pouvaient bien faire dans notre quartier. Ce qui est sûr, c’est qu’ils ne nous ont au moins pas utilisés pour faire passer des informations ! »

Des voisins sans histoires

Dans l’incertitude la plus totale et profitant de cette subite célébrité, le quartier semble vivre au rythme de l’histoire. Si Elizabeth Lapin attire les médias en livrant une version obscure et préoccupante des faits, son fils Blake, lui, s’accorde un peu plus de réserve. « Je connais bien les enfants Murphy avec qui j’allais souvent faire du vélo, se souvient-il. Ils ont toujours été très sympas avec moi. Il y a encore un mois, on a fait une bataille d’eau devant chez eux. Par contre, en deux ans, je n’ai jamais vu leur père. »

Deux ans, c’est le temps que le couple Murphy et leurs enfants ont pu passer à Montclair avant de se faire « repérer » et arrêter. Lui, Richard, père au foyer, elle, Cynthia, employée de banque à New York, n’avaient pourtant pas le profil type du transmetteur de microfilm armé d’un pistolet Spetsnaz. Ces Américains moyens étaient surveillés par le FBI depuis plusieurs années et soupçonnés de se procurer des renseignements sur la guerre en Afghanistan, le marché de l’or et le programme nucléaire iranien.

Alan Sokolow, qui vit sur la rue Marquette depuis 1972, ne s’est jamais douté de quelque chose. « C’était une famille sans histoire, explique-t-il. Tous blonds. Ils ne parlaient pas beaucoup mais je n’aurais jamais imaginé qu’ils étaient espions. Maintenant que j’y pense, Cynthia, la mère, avait un léger accent scandinave. Mais c’est tout. On se croirait vraiment de retour au temps de Khrouchtchev. »

Choqué mais affichant le sourire de l’incompréhension, l’homme soulève alors une question conséquente. Si les parents ont été arrêtés, les enfants sont, selon un journaliste du Daily News, hébergés chez des amis. « La vraie tragédie, dit Alan Sokolow, c’est peut-être que ces bambins se retrouvent tout seuls. Ou pire, que ce ne soit même pas leurs enfants ! »

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