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Natalie Dessay, les doutes d’une diva

La soprano aux aigus bouleversants incarne le visage de l’opéra français depuis 20 ans. Après avoir brillé cet hiver à New York dans Lucia di Lammermor, elle revient chanter au Carnegie Hall. Conversation avec une cantatrice en questionnement perpétuel.

Des bords du Nil avec sa Cléopâtre, au monde terrifiant de la Reine de la nuit, Natalie Dessay impose sa grâce. En avril, au Met de New York, elle passait avec la même force de conviction de l’amoureuse passionnée à  la folie du désespoir. Au service de Lucia di Lammermoor de Donizetti, la soprano coloratura chantait avec aisance, parfois au sol ou assise, oblitérant la difficulté technique de l’œuvre.

Et pourtant le travail est titanesque. La  cantatrice de 46 ans ne compte pas ses heures. « La première fois que j’ai abordé Lucia, en 2007, il m’a fallu un an de préparation. C’est le minimum. Pour la Traviata, j’ai commencé à travailler le rôle trois ans avant ma première représentation ! » L’artiste compare son métier à celui d’un acteur : « on ne devient pas le personnage sur scène. Il faut à la fois se souvenir de son texte et être plongé dans son rôle, c’est comme si l’on était double. » Adolescente, elle rêvait d’ailleurs d’être comédienne.

Chaque livret nécessite un nouvel apprentissage : « contrairement à ce que l’on pourrait croire, il est difficile de chanter en italien, comme dans Lucia di Lammermoor. La couleur des voyelles, les doubles consonnes et l’accentuation réclament beaucoup de travail », des heures de répétition avec une coach italienne. « Même en français, je me pose de nombreuses questions : quelle couleur donner à ce mot ? Dois-je faire cette liaison ? Comment pourrais-je améliorer la compréhension du texte ? »

« On se demande toujours si l’on va y arriver, explique Natalie Dessay, la voix fatiguée et les yeux fuyants. J’ai toujours peur de ne pas être à la hauteur et d’oublier des mots ! » C’est pourquoi « plus on interprète un rôle, meilleur on est. D’autant plus que je ne suis à l’aise qu’au bout d’une quinzaine de représentations », confie la cantatrice qui souffre du trac depuis vingt ans.

D’ailleurs, le public de New York n’est pas forcément le plus facile. « Les Américains sont plus spontanés. Parfois, ils rient quand il ne faudrait pas. C’est déstabilisant, mais je n’accuse pas le public. Lorsque cela arrive, c’est que la mise en scène est mauvaise », assure-t-elle. Et à la fin du spectacle, « les New-Yorkais applaudissent puis s’en vont. A Vienne, les spectateurs ont un profond respect pour l’opéra. Ils peuvent applaudir pendant 25 minutes à la fin d’un concert. »

Autre différence entre la France et les Etats-Unis, les systèmes de subventions. « En Europe, les aides publiques permettent davantage de liberté artistique. »  Et d’expliquer que les mises en scène trop audacieuses (personnes nues, toilettes réelles, etc) sont proscrites aux Etats-Unis. « À New-York, si les opéras ne plaisent pas, les investisseurs privés ne donnent pas l’année suivante. » Mais le financement public à la française n’est pas la panacée : celui-ci s’amenuise. Chanteurs et orchestres répètent de moins en moins. La cantatrice se demande aussi s’il faut que « tout le monde finance des représentations auxquelles seul un petit noyau d’inconditionnels se rend ? »

À cette question comme à celle de l’avenir de l’opéra, on serait bien en peine de répondre. « Parfois, je me dis que l’on court à la catastrophe, parfois je suis pleine d’espoir. Maintenant, j’ai juste envie que l’on me laisse travailler. »

Plus d’informations :

Natalie Dessay donne un concert au Carnegie Hall de New York le dimanche 15 mai à 15h, avec l’orchestre du Met, dirigé par James Levine. Berg, Ravel, Glière, Rachmaninov, Debussy, Poulenc, Massenet.

www.carnegiehall.org

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