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“Obama doit raviver l’espoir”

Au lendemain du premier débat présidentiel, Barack Obama et Mitt Romney peaufinent leur stratégie. Pour sortir de la crise, le candidat démocrate défend l’intervention de l’Etat quand son rival républicain promeut la libre entreprise. Historien des Etats-Unis, Pierre Melandri* analyse les ressorts de cette élection.

France-Amérique : Obama et Romney sont au coude à coude dans les derniers sondages. Le premier possède 10 points d’avance auprès des femmes, et le second autant auprès des hommes. Comment expliquez-vous ce gender gap ?

Pierre Melandri : Il se justifie sur deux plans. Sur le plan économique, les femmes sont historiquement plus sensibles aux filets de sécurité que les hommes, sans doute parce qu’elles sont arrivées plus tard sur le marché du travail. Elles sont aussi plus inquiètes par une remise en cause du welfare state. Enfin, il y a la question centrale de l’avortement et de la contraception. Au début de l’année, une polémique a éclaté lorsque les républicains sont revenus à l’assaut de l’Obamacare, en particulier sur l’obligation faite aux institutions religieuses de fournir des assurances prévoyant le financement de la contraception. Il ne fait aucun doute que les femmes, surtout célibataires, voteront massivement pour Obama.

Au cœur des deux visions des candidats, il y a l’éternel débat sur le rôle de l’Etat.

Il y a eu un glissement à droite du Parti républicain. Le GOP est devenu encore plus reaganien que Ronald Reagan, qui était prêt à passer des compromis avec les démocrates du Congrès. L’ancien président avait fait de l’individualisme radical le mot-clé, c’est-à-dire moins d’Etat, moins d’impôts, plus de liberté. Depuis l’élection du démocrate Franklin D. Roosevelt en 1932, on a vu émerger le “Big Government”, qui a connu ses heures de gloire jusque dans les années 60-70, avant d’être accusé d’interférer dans la vie privée des gens. Dans ce mouvement de rejet, Ronald Reagan a réussi en 1980 à réintroduire l’idée que l’Etat était non pas la solution mais le problème et que le capitalisme pur et dur pouvait assurer la prospérité des Etats-Unis. Aujourd’hui, l’Etat reste toujours l’objet de beaucoup de méfiance. Cependant, la politique dérégulée à l’extrême sous George W. Bush a conduit à une crise qui a bien failli déboucher sur une dépression rappelant celle des années 30. Pour Obama, le capitalisme est le meilleur système, à condition que ses excès soient contrôlés par un interventionnisme étatique. La crise de 2008 est son meilleur atout. Il peut se vanter d’avoir tiré l’Amérique de la crise, mais il n’a pas encore tiré les Américains de la crise.

A trop promettre “l’espoir et le changement” en 2008, Obama n’a-t-il pas déçu ?

Les attentes étaient impossibles à satisfaire. Obama a commis une erreur, ou plutôt ses conseillers, en annonçant en 2009 que le plan de relance empêcherait le chômage de dépasser les 8%. Le taux a fini par dépasser les 10%. Cela a décrédibilisé sa politique. Les gens constatent que la situation ne s’est pas améliorée. Le taux de la population active employée a continué à baisser après la sortie de la récession en 2008. Le problème n’est pas qu’il n’a pas combattu la crise mais qu’il n’a pas relancé l’emploi. Son bilan est délicat à défendre. Comme Bush fils l’avait fait en 2004 face à John Kerry dans un pays en guerre, Obama fait campagne à travers un référendum sur son rival et sa capacité à diriger un pays en crise.

Dans son discours à la convention démocrate, Obama a surtout vanté son bilan en politique étrangère…

Obama ne peut pas trop faire campagne sur la politique étrangère parce qu’il sait que la campagne se jouera sur l’économie. Comme Mitt Romney et Paul Ryan, Barack Obama n’était pas expérimenté sur le sujet, mais il a bénéficié de l’expérience de Joe Biden. Son bilan est habilement résumé par son vice-président : “General Motors est vivant, Ben Laden est mort”. Sans compter que Bush a plombé la crédibilité supérieure des républicains en politique étrangère après les guerres d’Irak et d’Afghanistan. Obama, lui, a donné une image de démocrate sachant gérer la sécurité nationale. Le Parti républicain est divisé sur le sujet. Si Mitt Romney reste très proche des néoconservateurs, la plupart des grands républicains sont des réalistes. Les libertariens et autres isolationnistes, comme les partisans de Ron Paul ou du Tea Party, sont aussi opposés à la politique “missionariste” promise par Mitt Romney.

Le conflit entre Israël et l’Iran est le principal point de friction entre démocrates et républicains.

La cristallisation entre les deux partis est très artificielle. Les républicains reprochent aux démocrates d’avoir “jeté Israël sous le bus”, d’avoir trahi ses intérêts face aux menaces de l’Iran. En réalité, les positions de Romney et d’Obama sur le nucléaire iranien sont les mêmes. De grandes personnalités israéliennes pensent qu’Obama a été un bon président pour l’Etat hébreu, qu’il a comblé d’aides militaires, à qui il a assuré une protection antimissile et pour qui il a refusé la reconnaissance d’un Etat palestinien à l’ONU. Le positionnement républicain est électoraliste. N’oublions pas le rôle du magnat Sheldon Adelson qui couvre de millions la campagne de Mitt Romney. Il y a aussi l’espoir des républicains de mordre sur la majorité écrasante que les Juifs américains accordent au Parti démocrate dans l’espoir de faire basculer certains Etats clés. C’est enfin le moyen de séduire un peu plus les chrétiens évangélistes qui, avec l’AIPAC, sont les principaux défenseurs d’Israël aux Etats-Unis.

L’élection de 2012 est-elle comparable à celle de 1980 entre Reagan et Carter ?

La situation actuelle est différente. Je préfère le modèle de 1948. Deux ans plus tôt, les républicains avaient remporté le Congrès sur le thème “Had enough ? Vote republican !”, comme en 2010 où les républicains ont gagné la Chambre, tout en échouant à deux doigts au Sénat. Entre temps, ils ont montré leur vrai visage, celui d’un parti plus conservateur, quasi extrémiste. Cela a permis à Harry Truman de faire campagne en 1948 contre “les suppôts de Wall Street et les gloutons des privilèges”, en essayant de faire vibrer la fibre populiste. Aujourd’hui, cette fibre est utilisée par le Tea Party qui est franchement républicain. En face, le mouvement Occupy représente une autre forme de populisme. En se faisant le champion de la classe moyenne et de la justice sociale, Obama a une réelle chance de l’emporter.

En 2012, la démographie est assez défavorable aux républicains…

Le Parti républicain reste majoritairement un parti d’hommes blancs. Selon de récents calculs, il a perdu de son influence auprès des jeunes, des diplômés de l’enseignement supérieur, des professions libérales et des minorités depuis 2008. Il est clair que les démocrates ont pour eux la démographie. Encore faut-il qu’ils la mobilisent. L’un des grands défis d’Obama est de remobiliser ses supporters. Les femmes, les Noirs et les Latinos voteront Obama, mais dans quelles proportions ? Il va donc devoir mener une campagne intense et mobilisatrice.

Le meilleur argument d’Obama n’est-il pas sa personnalité ?

C’est l’un de ses grands atouts par rapport à Mitt Romney. Les gens respectent Obama. Il est perçu comme un bon père de famille, un leader intelligent, à l’écoute des Américains. En revanche, Barack Obama est un personnage un peu froid, qui manque parfois d’empathie. Véritable orateur de campagne, il n’est pas un président qui communique chaleureusement, comme Franklin D. Roosevelt ou Ronald Reagan. Il n’a pas su incarner le “brillant communicateur” attendu.

Validée par la Cour suprême, la réforme de la santé suscite toujours la controverse…

Les républicains savent que l’opinion est majoritairement sceptique à l’égard de l’Obamacare. Le Tea Party avait même réussi à casser l’élan de la réforme en 2009. Il a fallu toute la ténacité d’Obama pour sauver le projet. Les républicains pensent que c’est un handicap pour les démocrates. D’abord parce que ses avantages n’apparaîtront qu’avec les années, lors de sa mise en vigueur progressive en 2014. La loi est surtout vue comme une obligation, ce que les Américains ressentent comme un dictat de l’Etat. Les institutions hostiles à la réforme ont aussi déversé des fortunes pour enfoncer le clou et convaincre l’opinion. Enfin, beaucoup d’électeurs américains semblent satisfaits de leurs assurances santé, alors que les non-assurés font partie de ceux qui votent peu. Les républicains jouent sur du velours. Les démocrates n’ont pas su vendre la loi, ni même empêcher l’emploi de l’expression péjorative Obamacare.

Quel peut être l’impact des quatre débats (trois débats présidentiels et un débat vice-présidentiel) télévisés d’octobre ?

Dans la mesure où la plupart des Américains sont décidés, le rôle des débats devrait jouer à la marge, sur les 5 à 8% d’électeurs indécis. Les chercheurs estiment à 1 ou 2% l’ampleur du changement dans les sondages, mais dans une élection serrée cela peut jouer. Les débats joueront un rôle moins important que les statistiques économiques à venir. C’est d’autant plus intéressant que ces statistiques sont souvent corrigées un mois plus tard. Pour 2012, je pense que la géographie électorale est a priori plutôt favorable à Obama.

*Spécialiste de l’histoire des Etats-Unis et des relations internationales, Pierre Melandri enseigne à l’Institut d’études politiques de Paris. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont Histoire des Etats-Unis contemporains (Editions André Versaille, 2008).

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