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Olivier Rolin : « La politique, c’est le contraire de la littérature »

Depuis jeudi soir, New York University accueille la première édition du Festival of New French Writing, un cycle de rencontres littéraires entre auteurs français et américains, mis sur pied par Culturesfrance, préparé par le journaliste français Olivier Barrot et l’universitaire américain Tom Bishop et coorganisé par les services culturels de l’ambassade de France. Olivier Rolin et E.L. Doctorow ont été choisis pour donner jeudi 26 février le coup d’envoi du festival, qui accueille également Emmanuel Carrère, Bernard-Henri Lévy, Frédéric Beigbeder ou encore Marie Darrieussecq, côté français. Côté américain, on retrouvera Adam Gopnik, Edmund White ou encore Philip Gourevitch.

Retrouvez également le portrait de Adam Gopnik dans France-Amérique. Pour vous abonner, cliquez ici.

Olivier Rolin a raccroché il y a bien longtemps l’uniforme de « révolutionnaire professionnel, » fourni avec l’indispensable Petit livre rouge de Mao – période qu’il a racontée dans Tigre en papier – pour s’engager dans la littérature, parfois dans la douleur, parfois avec frénésie, toujours avec grâce. C’est un écrivain qui s’intéresse à la géographie du monde présent mais se penche souvent sur le passé, lointain ou proche, le sien ou celui des autres, sans nostalgie, mais en cédant volontiers à la mélancolie, pourvu qu’elle soit teintée d’ironie.  Olivier Rolin aime les voyages, rêve de passer Noël en Mongolie « à Oulan-Bator où il doit faire un froid de gueux », a un penchant pour les desperados au cœur parfois aussi désolé que les paysages qu’il dépeint. Il cite Rimbaud, le poète et trafiquant d’armes, mais admire aussi Manet, un des héros de son dernier roman, Un Chasseur de lions où il emmène le lecteur dans le Paris du XIXe siècle et sur ses propres traces en Amérique du Sud.
Il fait escale à New York pour un échange d’idées ce soir avec E.L Doctorow l’auteur de Ragtime, (Random House, 1975) et Billy Bathgate, (Random House, 1989).

Vous avez beaucoup parcouru le monde mais il ne semble pas que vous ayez établi de connexion particulière avec l’Amérique du Nord…

Les lieux qui m’attirent sont plutôt assez éloignés de la civilisation moderne ! J’ai écrit deux livres qui se passent au Soudan, j’ai pas mal voyagé en Sibérie… Je préfère les endroits peu fréquentés, un peu à l’écart des grands circuits du monde… Par contre j’ai toujours eu envie de traverser les États-Unis que je connais peu et de faire un livre de voyage comme je l’avais fait, il y a longtemps, en Union Soviétique. J’ai également écrit un petit texte que j’aime bien sur les jeunes années de Hemingway pour Paysages originels, un recueil qui traite de l’influence des lieux de l’enfance sur les grands auteurs américains. Le Michigan, dans le cas de Hemingway.

Dans vos ouvrages, vos personnages sont tournés vers le passé…

Comme ceux de la plupart des romanciers ou en tout cas ceux qui m’intéressent ! Un des géants de la littérature américaine, Faulkner, ne parle que d’un monde perdu… C’est vrai que mes personnages se projettent peu vers le futur et qu’il y a une tonalité fortement mélancolique dans mes livres, en particulier Tigre en papier ou Port-Soudan. Mais un de mes livres les plus importants ou en tout cas considéré comme tel, L’invention du Monde,  est complètement ancré dans le présent puisqu’il décrit une journée dans le monde avec ses horreurs et ses petites beautés aussi…

La mélancolie est un fil rouge dans votre œuvre ?

Plutot un fil noir… Ce qui n’empêche pas l’ironie… Mais c’est vrai qu’il y a toujours un peu cette ligne sombre…

L’actualité est également une source d’inspiration ?

C’est une de mes sources principales. Je suis un très grand lecteur de journaux. Je m’intéresse beaucoup au monde, aux évènements historiques et politiques. J’ai fait des reportages en Afrique, Liban, Afghanistan…. Tigre en papier évoque une histoire collective de la période de Mai 68… Bar des flots noirs, l’Argentine sous la dictature…

Dans Tigre en papier, vous revenez sur votre engagement politique maoïste pour « La Cause » au tournant des années 70.  Est-ce que les différents mouvements sociaux ou étudiants qui naissent aujourd’hui vous intéressent ?

Ce serait faux et démagogique de dire que je me sens très concerné par ça. La période que je décris dans Tigre en papier a été très marquante pour moi ou d’autres de ma génération. Mais c’est du passé… Je ne suis pas un vieux gauchiste ! Aujourd’hui mon métier, c’est romancier. Pour moi, la politique c’est le contraire de la littérature. La politique c’est toujours voir tout en noir ou blanc, être sûr de ses idées ou de son bon droit… C’est aux antipodes de l’ambiguité, de l’incertitude qui est belle dans la littérature. J’aime cette phrase de Flaubert : « Une des pires maladies de l’humanité, c’est la rage de vouloir conclure. »

Vous avez publié votre premier roman à 34 ans. Quel est votre rythme d’écrivain ?

Je trouve que je n’écris pas assez. Je ne suis pas capable d’enchaîner les livres… Je peux écrire des textes ou des articles entre deux, mais il se passe souvent des années avant que je me mette à un livre. Maintenant que j’avance dans l’âge, j’ai envie d’accélérer le rythme. Mais il me faut un temps d’incubation pendant lequel je rêvasse… jusqu’à ce que je trouve le courage de m’attaquer à cette tâche immense, qui va me prendre deux ans de ma vie…

Dans vos livres, vous avez une manière saisissante de faire vivre les paysages.

Je crois être un des rares écrivains français aujourd’hui sensible à la géographie. J’aime les descriptions. Inversement je fais peu de dialogues. Je dis souvent que j’aurais aimé être peintre… J’aime les paysages avec un penchant pour les endroits foireux et sinistres qui m’inspirent plus que Venise ou Florence…  comme le Kotelnitch décrit par Emmanuel Carrère dans Un roman russe (ndlr, également invité du New French Writing Festival).

On est d’autant plus surpris de retrouver dans Un Chasseur de lions cet amour pour les peintres impressionnistes dont l’univers est plutôt apaisé…

Je suis sensible à cet esthétisme qui m’inspire beaucoup de mélancolie… On en revient toujours là. On voit dans ces tableaux des villages, des guinguettes, des bateaux sur la Seine :  un monde disparu mais plein de grâce….
J’ai également découvert en me documentant pour Un chasseur de lions, le peintre Berthe Morisot dont je trouve la peinture magnifique et sous-estimée. J’avais même pensé à appeler le livre Regrets de ne pas avoir rencontré Berthe Morisot…

Un chasseur de lions met en scène des personnages célèbres. Comment avez-vous travaillé sur ce  livre ?

Edouard Manet est un des trois personnages. J’aime l’homme et sa peinture. Je ne me sentais pas libre, même en inventant des anecdoctes, « d’écrire des conneries… » J’ai fait un gros travail de documentation. Pour l’explorateur Eugène Pertuiset, un espèce de Tartarin de Tarascon (ndlr, chasseur de lions, héros d’un roman éponyme d’Alphonse Daudet) , j’ai fait également des recherches mais je me suis permis pas mal de fantaisie. Le troisième personnage c’est moi … et là pas de place pour la fantaisie !…

Vos projets ?

Un, très vague, qui tourne autour de quelques forbans internationaux inventés à partir de personnalités existantes. Parmi eux, il y aurait un grand trafiquant d’armes. C’est compliqué à mettre en place, cela demande beaucoup d’enquêtes et de déplacements…
L’autre est plus précis. Au mois de mai je vais aller en Azerbaïdjan… Dans Suite à l’hôtel Crystal, paru en 2004, je raconte ma mort en 2009 à Bakou dans une chambre d’hôtel… Bien sûr mes amis m’ont conseillé de ne surtout pas mettre les pieds à Bakou cette année… Du coup, j’ai reservé mon billet d’avion et on va bien voir ce que cela donnera sur le papier.

Tous les livres d’Olivier Rolin sont publiés au  Seuil en France.
Parus en anglais :
Paper Tiger (Bison Books, 2007) (Tigre en papier, 2002)
Hotel Crystal (Dalkey Archive Press, 2008) (Suite à l’hôtel Crystal, 2004)

Olivier Rolin sera en discussion avec E.L. Doctorow le 26 février à 19 h au Tishman Auditorium de NYU, 66 West 12th Street – 1st Floor.

 

Agenda de l’événement :
Tous les événements ont lieu au Vanderbilt hall, 40 Washington square sud, au coin de Mcdougal street
Traduction simultanée disponible — accès gratuit

Jeudi
19h00 ouverture
19h30 Olivier Rolin-  E.L. Doctorow présenté par Benjamin Anastas
20h45 Marie N’diaye-  Francine Duplessix Dray présenté par Lila Azam Zanganeh

Vendredi
14h00 Marie Darrieussecq-  Adam Gopnik présenté par Deborah Treisman
15h15 Abdourahman Waberi-  Philip Gourevitch présenté par Lila Azam Zanganeh
16h30 Bernard-Henri Lévy-  Mark Danner présenté par Caroline Weber
19h00 Jean-Philippe Toussaint-  Siri Hustvedt présenté par Olivier Barrot
20h15 Marjane Satrapi-  Chris Ware présenté par Françoise Mouly (ouverture des portes à 7:45) Au Skirball Center*
*566 LaGuardia Place (au coin de Washington Square Sud)

Samedi
14h00 Emmanuel Carrère-  Francine Prose présenté par Caroline Weber
15h15 David Foenkinos-  Stefan Merrill Block présenté par Violaine Huisman
16h30 Frédéric Beigbeder-  Paul Berman présenté par Tom Bishop
17h45 Chantal Thomas-  Edmund White


www.frenchwritingfestival.com

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