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« On observe les gens amorphes qui se taisent pour ne pas réveiller le monstre »

Français d’Haïti, Serge Klang a vécu le séisme à Port-au-Prince, le 12 janvier dernier. Après avoir tout perdu, il a rejoint à New York sa femme haïtienne, Géralde, et il raconte avec finesse son intense histoire.

Il y a la rage et ces mots pleins de colère. Ces soupirs et silences pleins de violence. Il y a aussi la détresse inconsolable et qui, avec un peu moins de clairvoyance, réapparaît par à-coups. Face à cette émeute de vifs sentiments sortis du hangar à émotions, Serge Klang se raccroche à une générosité déconcertante de délicatesse. Elle semble, après son expérience du tremblement de terre haïtien le 12 janvier dernier, lui rappeler qu’il reste un être humain, vivant. Il a pourtant vécu en direct ce que le monde entier a vu à la télévision. « Je suis dans le trafic routier de Port-au-Prince, en retard pour une réunion. J’écoute RFI et je regarde une énième fois ma montre… et soudain, c’est l’enfer ! Ma tête heurte le plafond de ma voiture, et je me sens balloté comme un bouchon sur une mer démontée avant d’être projeté sur la vitre de ma portière latérale. Dehors, quatre maisons s’écroulent les unes après les autres et les nuages de poussière s’élèvent un peu partout. Les gens, affolés, courent dans tous les sens, certains tombent lourdement au sol, d’autres se couchent ou sont pliés à genou. »

À froid, cet ancien professeur de La Sorbonne (Paris) devenu consultant en architecture et immobilier à Port-au-Prince, né en Haïti il y a 64 ans, décrit l’incapacité à angoisser dans ce type de moments et avoue se rendre compte que, face à ces éléments déchaînés, « l’homme n’est rien. » « La panique vient après, poursuit-il en chuchotant. On observe les gens amorphes qui se taisent pour ne pas réveiller le monstre. Il ne faut surtout pas le remettre en colère. Puis on en observe d’autres qui courent à l’évidence nulle part. »

Aujourd’hui de retour à Huntington (sur Long Island, dans l’État de New York), Serge Klang raconte alors les instants qui ont suivi le séisme, les choses auxquelles il a tout de suite pensé : appeler ses proches pour les rassurer, pour se rassurer soi-même aussi, puis… rentrer chez soi, mais en enjambant le chaos. Et ce séisme est une épreuve qui a complètement bouleversé l’un des fondements de sa vie. « Face à une tragédie d’une telle ampleur, on ne peut pas ne pas poser – ou reposer – la question de Dieu, de son rôle et de son rapport avec les hommes, confie-t-il. Aujourd’hui, ma foi est ébranlée. Je comprends tous ceux qui sont tombés à genoux, levant les bras au ciel et remerciant Dieu de les avoir épargnés. Mais sans doute ne se rendent-ils pas compte que cet acte traduit une attitude foncièrement égoïste : merci de m’avoir épargné, moi et les miens… et tant pis pour les autres. Au fond, peut-être faut-il rechercher là le sens profond de cette phrase qui m’a toujours intrigué : “Laissez les morts enterrer les morts” ? Je ne sais pas. »

Pour cet amoureux dévoué au pays qui l’a vu grandir, l’hommage à Haïti devient presque indispensable. « Je crois que le peuple haïtien est fondamentalement le plus bon qui soit, livre-t-il en faisant volontairement une faute de français. Pas le meilleur, mais le plus bon. L’artisanat, l’art de vivre, la culture littéraire, artistique ou culinaire, et surtout l’exceptionnel accueil des Haïtiens faisait de Port-au-Prince la perle des Antilles. » L’oubli serait alors la pire des choses à entrevoir. « Aujourd’hui, Haïti s’est effondré, analyse-t-il. Maintenant, il est indispensable que, de cette catastrophe de dimension humanitaire, ressorte quelque chose de positif. Je crois sincèrement que la communauté internationale va s’en donner les moyens. Mais j’en suis toujours à m’interroger sur cette réalité élémentaire qui me dépasse : comment concevoir que pour faire la guerre on trouve des dizaines de milliards de dollars par mois, mais que pour sauver un pays on en soit encore à compter les millions. »

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