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Parisis Défonce

Jean Le Gall aime le mot, qu’il soit beau ou gros. Il vit et respire l’écriture. Chaque mois, il vous emmènera dans son univers au gré de ses lectures.

Un soir qu’il est ivre à ras bord, Claude Nougaro, assis, cassé, occupe un coin du bar comme un poids lourd sonné capitule dans l’angle du ring. Autour de lui, ses copains continuent de boire – on imagine qu’ils chantent et fêtent sans le secours de textes et de prétextes – quand l’un d’entre eux approche le célèbre poète pour lui poser cette question : “Putaing Claude, comment se fait-il qu’avec ton talent, ton putaing de talent, tu n’aies jamais rencontré le grand succès ?” Nougaro met du temps à se redresser et lorsqu’il le fait enfin, ses paupières sont gardées closes et confites. Appuyé maintenant de toute ses épaules contre le mur, il libère sa voix lente, celle d’un instituteur en exercice de dictée, cette voix pleine de sincérité et de cailloux haut garonnais : “Pourquoi ne suis-je pas un chanteur plus populaire ? C’est que, vois-tu, le singulier doit toujours trouver son pluriel”.

J’ignore encore ce que cette anecdote certifiée authentique aura à voir avec la suite de mes développements. Nous le découvrirons plus loin – éventuellement. Toujours est-il que, ce mois-ci, j’ai fait pour vous un bel effort. J’ai mis les mains dans le goémon de la rentrée littéraire. Je n’ai pas hésité longtemps, extrayant de la masse survendue La recherche de la couleur de Jean-Marc Parisis (Stock).

J’avais découvert cet écrivain à l’époque de La mélancolie des fast-foods. Je l’avais aimé à nouveau, assez passionnément même, avec “Les Aimants”. On notera que j’ai parlé d’un écrivain et toutes ses œuvres sont ainsi faites : elles sont écrites. Je veux dire vraiment écrites. Parisis donne l’impression d’une solitude surpeuplée, de mort, d’amour, de poésie ; il est d’une grande lucidité sur l’état pasteurisé du monde, ses impostures et sa faillite. Voici pour les présentations.

L’historiette maintenant : François Novel, écrivain parisien, ne supporte plus son bocal et son époque. Ses amis qui l’emmerdent, les débats de société toujours plus déshonorants, ces comiques télévisuels engagés comme le seraient des “collabos”, la presse magazine qui refuse ses papiers, les bloggeurs jaloux et agressifs, la chirurgie pour bousiller les corps, et puis les salons du livre de province où l’on transporte des écrivains décavés en minibus: le monde ne pouvait pas être fait pour aboutir à cela.

Enrôlé de force par son éditeur dans une discussion publique avec une romancière spécialisée dans les “violences faites aux femmes”, le narrateur n’y tient plus : “Les néoféministes (…) se fichaient à peu près autant des femmes que les antiracistes des Beurs dans les années quatre-vingt. Les femmes et les pauvres avaient bon dos. On s’en servait à seule fin de promotion personnelle, puis on les jetait comme des tracts”.

Dites, où lit-on cela aujourd’hui ?

Plus loin, se promenant entre la Motte-Picquet et Passy, là où les beaux appartements sont équipés de moulures orbitales et de jolies femmes, là où Maria Schneider se faisait autrefois beurrer par Marlon Brando et par derrière: “Je me rêvais passe murailles pour surprendre en pleine action accortes jeunes filles au pair et douairières emperlouzées. Pauvre fantasme, mais vraie politique : la bourgeoisie était à défoncer.” Que non, Parisis n’est pas un écrivain social ainsi que son éditeur industriel croit devoir le déstocker ! Parisis est un artiste antisocial, désespéré par ces années d’aplatissement. Comment lui donner tort ? On a opté pour la pornographie, contre l’amour. On préfère le vintage à la nostalgie, sans se souvenir de la nostalgie. Toute difficulté est jugée pénible, invendable. Les sexes rasés, skinheads sans révolte, se sont imposés de Béziers à Lille et même en zone rurale. La parodie s’étale dans les journaux et dans les livres, parodie des sentiments, de la politique, de la vie. C’est le jugement de François Novel, personnage principal de ce roman, celui qui fait honneur à Parisis.

Novel va passer de la colère au désespoir. Il aime Marianne depuis des années. Un taxi s’encastre dans un camion, le taxi qui devait les rapprocher. Marianne disparaît pour toujours, éliminée des vivants en une petite seconde. Son téléphone peut bien continuer à sonner au fond du sac et ses cheveux peuvent bien restés accrochés à une brosse dans la salle de bain, elle n’est plus que l’hologramme atténué des souvenirs. Ce qu’il est émouvant, Parisis, quand il ferraille au pied de la mort, avec ses mots forts et ses arguments faibles : “Les morts valaient mieux que la mort. Leur rendre justice, c’était leur survivre, dans les poches d’air de l’écriture. Vivre égalait écrire. L’équivalence parfaite, l’absorption du don par la dette”.

La recherche de la couleur n’est pas un grand roman. De ce point de vue-là, il serait même un peu manqué. Ce n’est donc pas avec ce titre que Parisis, animal singulier, trouvera son pluriel de lecteurs. Mais qu’importe l’insuccès, rien ne contredira sa réussite : comptez cinq cents luminescences pour cent-quatre-vingt pages

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