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Parlez-moi d’amour !

De l’amour courtois aux romantiques en passant par les libertins, Marilyn Yalom, auteure de How the French invented love, explore neuf siècles de littérature qui ont fait de la France la patrie de l’amour. Entretien.

France-Amérique : Qu’est-ce qui vous a conduit à écrire ce livre ?

Marilyn Yalom : Je me suis lancée dans ce projet il y a plusieurs années. Il s’agissait d’abord d’un ouvrage universitaire, puis, avec l’encouragement de mon éditeur, c’est devenu un livre destiné à un public plus large. Les Américains ont une fascination pour tout ce que la France peut apporter à l’amélioration de leur vie amoureuse. Etudiante à Paris en 1952, j’ai toujours été sensible à la galanterie française, quelque chose que les Anglo-Saxons négligent dans les relations entre les hommes et les femmes. J’ai aussi été intriguée par l’union peu conventionnelle de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Il est évident pour moi que l’amour occupe une place privilégiée dans l’identité nationale française, à l’égal de la mode, de la cuisine et des droits de l’Homme.

Qu’est-ce qui caractérise “l’amour à la française” ?

L’amour sans sexe n’est pas un concept français. En dépit des aléas, des souffrances, des jalousies ou des problèmes moraux qu’il peut susciter, l’amour érotique se justifie en soi. Les héros et les héroïnes de la littérature française sont des créatures à la sexualité en éveil, comme Lancelot et Guenièvre, Phèdre, Julien Sorel et les protagonistes des romans de Marguerite Duras. Il en va de même pour d’innombrables personnages historiques célèbres comme Héloïse et Abélard, Voltaire et Madame du Châtelet, George Sand et Alfred de Musset, ainsi que la plupart des rois d’Henry IV “le Vert galant” à Louis XIV -, jusqu’aux présidents de la République.

A vous lire, on a l’impression que l’amour est aussi une invention féminine ?

C’est vrai que je m’intéresse beaucoup à l’histoire des femmes. J’ai été frappée par la constance avec laquelle les dames de la Cour, les favorites, les courtisanes ou les grandes “cocottes” exercent une influence considérable sur leur mari ou leur amant. En privé, elles ont un pouvoir égal à celui de leur partenaire masculin, ce qui est loin d’être le cas dans la sphère publique. Les héroïnes de Flaubert, Stendhal ou Balzac, jouent aussi très souvent un rôle d’initiatrice dans l’éducation sentimentale des hommes. Ces “femmes de trente ans”, comme disait Balzac, sont comparables aujourd’hui à ces femmes de cinquante ou soixante ans qui prennent des amants plus jeunes et ont les moyens de les garder.

Vous notez aussi que le mariage, dans les romans français, est plus souvent le point de départ d’un triptyque “mari, femme et amant” qu’un “happy end”…

Oui, contrairement à la tradition anglaise, les romans français finissent rarement par le mariage, sauf dans la bibliothèque rose ! L’idée que l’amour véritable ne peut exister dans les liens du mariage remonte au Moyen Âge et se prolonge dans le théâtre de Molière, les pièces d’Alfred de Musset ou les vaudevilles de Courteline et de Feydeau. Ceci est très étonnant pour les Américains. Même si les gens se marient plus tard et divorcent plus fréquemment, le mariage conserve davantage d’importance aux Etats-Unis. C’est particulièrement clair en politique : la tolérance sociale envers la vie privée de François Mitterrand ou la situation de François Hollande, qui n’a épousé aucune de ses compagnes, serait difficilement acceptable en ce qui concerne le président des Etats-Unis.

Comment le français a-t-il acquis la réputation d’être la “langue de l’amour” ?

Les manuels de savoir-vivre du XIXe siècle recommandaient aux jeunes Anglaises de savoir bien écouter, tandis qu’en France, ils conseillaient aux jeunes filles de savoir bien parler. Comme en témoigne la pièce de théâtre d’Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, la parole, l’éloquence, le bon mot font partie du jeu amoureux et des codes de séduction. Même si on ne vise pas le grand amour ou même “une nuit chez Maud”, il y a le plaisir d’en parler. Je crois que ceci explique les nombreux emprunts à la langue française dans le registre amoureux : des termes comme “ménage à trois”, “rendez-vous”, “tête-à-tête”, ou “amour” se passent de traduction !

Retrouvez l’intégralité de l’interview de Marilyn Yalom dans le numéro de mars du magazine France-Amérique, disponible sur abonnement, en version papier et numérique.

Référence : How the French invented Love, Marilyn Yalom, Ed Harper. Traduit en français sous le titre Comment les Français ont inventé l’amour, publié par les éditions Galaade en avril 2013.

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