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Pascal Bruckner : “Il y a autant de visions de la France que d’Américains”

Il ne fait pas bon afficher ses affinités avec la France pour les hommes politiques américains ces jours-ci. Dernière victime en date de ce mini « French bashing », le candidat à la primaire républicaine Mitt Romney, accusé dans un spot télévisé diffusé par les républicains de parler couramment français. Neuf ans après le bras de fer iraquien entre la France et les Etats-Unis, l’Amérique souffre-t-elle encore de francophobie ?

Entretien avec Pascal Bruckner, spécialiste du discours conservateur américain et professeur de philosophie aux Etats-Unis.

France-Amérique : Pourquoi les républicains attisent-ils le sentiment francophobe, endormi depuis le refus de la France à s’engager en Irak en 2003 ?

Pascal Bruckner : C’est un argument purement électoral de la part d’un camp en perte de vitesse.

John Kerry, candidat démocrate à la présidentielle de 2004, avait déjà été moqué pour ses racines françaises et sa maîtrise de la langue, assimilées à du snobisme et à un mode de vie décadent. Comment interpréter cette image de la France ?

La représentation de la France dans le grand public américain est si embryonnaire qu’on aurait du mal à lui trouver une traduction concrète. A travers le “French bashing”, ce sont les élites patriciennes de la Côte est qui sont dénoncées pour leur éloignement d’avec le peuple américain. Derrière Paris, c’est encore Washington qui est dénoncé. La France est prise en otage dans une gueguerre américano-américaine.

Quelle est la portée de ces attaques rhétoriques aux Etats-Unis ?

Les éructations de quelques démagogues ne reflètent en rien les sentiments profonds des Américains. Il y a autant de visions de la France que d’Américains. Celle qui prédomine dans la culture populaire, au cinéma et dans les séries, reste celle du raffinement et du romantisme.

Comment définir le “modèle français” ?

Le modèle français, c’est l’Etat providence et redistributeur, lié à un profond individualisme. Ce modèle est en crise, tout comme le modèle américain.

Le “French bashing” a été popularisé dans les médias américains depuis l’affaire DSK, sur un ton plus farceur qu’anti-français, à l’image des sketchs de l’humoriste Jay Leno. Ces critiques sont-elles de bonne guerre  ?

Oui, ces critiques sont très drôles mais il faut rappeler que c’est une cour américaine, sous la conduite de Cyrus Vance qui a relâché DSK, faute de preuves. En France également DSK fait rire, même si les médias hexagonaux ont relayé la campagne de presse américaine avec une intensité proche du lynchage. Neuf mois après les faits, il faut reconnaître que toute cette histoire tourne à la farce. A moins que DSK ne soit inculpé dans l’affaire du Carlton, il n’y avait pas lieu de faire un tel vacarme.

La crise favorise-t-elle le sentiment de francophobie et d’antiaméricanisme ?

La mauvaise santé de la France est indéniable, mais celle de l’Amérique également. L’antiaméricanisme est en perte de vitesse dans la mesure où la superpuissance US est en plein marasme. De part et d’autre, les mouvements d’humeur trahissent néanmoins aussi une fascination certaine.

A l’inverse, on trouve toujours des Américains francophiles…

Le «French bashing» est paradoxalement la preuve que la France compte encore puisqu’on la prend comme tête de Turc, si j’ose dire. La seule différence, c’est qu’aucun Français n’ignore les Etats-Unis, alors qu’outre-Atlantique, beaucoup de citoyens ne sauraient la situer sur une carte. Question d’échelle donc !

La France est souvent accusée de faire un déni de sa mauvaise santé économique et, par certains détracteurs comme Don Morrison, de son déclin intellectuel. Le modèle social démocratique à la française a-t-il été rattrapé par le modèle américain ?

Beaucoup d’Américains sont inquiets de la déficience du Vieux Monde et craignent de voir un allié de taille leur faire défaut sur le plan économique ou militaire. L’Amérique a toujours un compte à régler avec l’Europe, surtout la Grande-Bretagne, l’ancien colonisateur. L’enfant rebelle veut se dégager de la tutelle de ses parents. Mais quels que soient nos états d’âme, nous ne pouvons nous passer les uns des autres.

La francophobie ambiante est-elle soluble dans un sentiment plus général d’europhobie ?

Nous oscillons entre les déclarations d’amour enflammé et une alliance de raison, qui n’empêche ni les coups bas ni les calculs cauteleux. Ainsi vont les relations passionnées entre nos Etats, balançant entre le sublime et le grotesque.

En lien :

Le spot de campagne de Newt Gringrich incriminant Mitt Romney pour ses points communs avec le démocrate John Kerry et sa connaissance du français :

 

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