Subscribe

Pascale Ferran raconte Lady Chatterley

Scénariste de La Sentinelle, le film qui révéla Arnaud Despléchin en 1992, Pascale Ferran s’était fait connaître du public deux ans plus tard en obtenant la Caméra d’Or au Festival de Cannes pour Petits arrangements avec les morts, son premier long-métrage. Elle prenait place avec cette œuvre très attachante, au rang des nouveaux espoirs du cinéma français. Depuis, rien dans sa carrière n’avait égalé la qualité de cette réussite. Jusqu’à la surprise créée cet hiver par l’attribution à Lady Chatterley (son quatrième film) d’un total de cinq Césars : « Meilleur film français de l’année », « Meilleure actrice » pour son interprète Marina Hands, « Meilleure adaptation », « Meilleure photo », « Meilleurs costumes »… Une avalanche au demeurant tout a fait justifiée.

Il pouvait paraître téméraire de s’attaquer à l’un des plus célèbres romans du XXe siècle, L’amant de Lady Chatterley, du scandaleux (en son temps) D.H. Lawrence, rangé presque unanimement de nos jours au rayon des classiques de la littérature amoureuse, au même titre ou presque que La Princesse de Clèves ou La Chartreuse de Parme. Ni l’un ni l’autre de ces deux chefs-d’œuvre n’a eu la chance, au cinéma, de susciter jusqu’à maintenant une adaptation aussi inspirée que celle que Pascale Ferran (avec l’aide de ses co-scénaristes Roger Bohbot et Pierre Trividic) est parvenue à tirer du livre de Lawrence et à mettre en images avec un bonheur constant. Un pari a été gagné, sur lequel la réalisatrice a bien voulu revenir dans l’entretien qu’elle a accordé à France-Amérique à l’occasion de la sortie de Lady Chatterley aux Etats-Unis (voir ci-dessous). Disons simplement que la sensualité à la fois franche et délicate qui irrigue tout au long du film les rapports entre deux protagonistes que séparent à priori d’infranchissables barrières sociales, trouve son contrepoint parfait dans l’environnement visuel presque panthéiste qu’a su créer autour d’eux la mise en scène de Pascale Ferran avec la complicité de son chef opérateur, Julien Hisch. A ceci s’ajoute une direction d’acteurs d’une très grande intelligence qui permet au spectateur de vivre de l’intérieur plutôt qu’en voyeur l’initiation amoureuse de la romantique lady et de son garde-chasse.

 

 

ENTRETIEN AVEC PASCALE FERRAN A PROPOS DE LADY CHATTERLEY

France-Amérique : – Vous n’avez pas beaucoup tourné depuis votre premier film Petits arrangements avec les morts. C’est un choix ? C’est un processus de maturation lente ?

Pascale Ferran : – C’est plusieurs choses : A la suite de Petits arrangements avec les morts, j’ai tourné un autre film avec les élèves de l’Ecole dramatique du Théâtre National de Strasbourg, L’âges des possibles, qui est sorti deux ans après. Ensuite, il est vrai que je n’avais pas d’évidence concernant des choses que je voulais raconter. 

FA : – Votre premier film était un scénario personnel.

PF : – Oui, c’était un scénario très personnel, difficile à écrire. Il y avait une très grande transposition, mais il s’appuyait sur des éléments autobiographiques. C’était tellement important pour moi de raconter cette histoire-là, qu’une fois que je l’ai eu fait, je ne savais plus très bien où aller…

FA : – Il est sans doute difficile de passer de l’autobiographie à un sujet de fiction ou à une adaptation ?

PF : – A autre chose, oui ; en tous cas pour moi. C’était comme si après mon premier film je n’avais pas d’autre horizon que d’avoir fait celui-là.

FA : – Mais vous avez continué à être très présente dans le cinéma.

PF : – Oui. Pendant trois ans environ, j’ai continué à travailler comme scénariste, ce que je faisais avant Petits arrangements. D’ailleurs, je trouve étrange que, dès qu’on a fait un film, on doive tout d’un coup devenir cinéaste et tourner un film tous les deux ans. Pourquoi ?

FA : – Vous avez fait preuve de sagesse.

PF : – C’est bien possible ! (rires) Donc, j’ai travaillé comme scénariste, et après j’ai fait un documentaire qui a été une expérience très importante pour moi comme réalisatrice. Parce que je pensais que je n’étais pas capable de faire ça du tout et que ça m’a ouvert des horizons nouveaux sur la façon de travailler. Ensuite, j’ai commencé un projet personnel de scénario que j’ai écrit avec un co-scénariste. Ça nous a pris du temps, un an ou deux; c’était un scénario original, assez difficile à écrire. J’ai commencé à préparer le film, mais deux mois avant le tournage le projet a dû être abandonné. C’était un film assez cher : nous n’avons pas trouvé le financement.

FA : – Vous le tournerez peut-être un jour. Après le succès de Lady Chatterley, vous devez être très demandée.

PF : – Oui, mais je ne sais pas… on m’en a tué le désir en refusant de rentrer dedans… Et maintenant je n’arrive pas à penser que je peux le faire. Je crois qu’il sera recyclé d’une façon ou d’une autre… J’ai donc fait diverses choses pendant ces années. Et puis, j’ai dirigé la version française du film de Stanley Kubrick Eyes Wide Shut. J’ai beaucoup travaillé avec les comédiens pour le doublage. C’était passionnant. Et finalement, j’ai commencé à préparer Lady Chatterley.

FA : – C’était un choix que vous aviez déjà dans la tête ?

PF : – Non, pas du tout. Je connais assez bien la littérature anglaise, mais D.H. Lawrence était un auteur que je ne connaissais pas du tout. Je l’ai découvert par un texte de Deleuze qui s’appelle De la supériorité de la littérature anglo-saxonne dans lequel il mentionne des écrivains anglais et américains que je connaissais pour la plupart. Il parle de D.H. Lawrence comme d’un écrivain passionnant. Je savais qui c’était mais je ne connaissais pas son oeuvre. J’ai donc commencé à la lire. Et c’est alors que j’ai appris qu’il y avait une seconde version de L’Amant de Lady Chatterley.

FA : – Est-ce qu’elle est très différente de celle que l’on connaît ?

PF : – Oui, elle est très différente. En fait, il a fait trois versions du livre, et à chaque fois, il a tout réécrit intégralement. Le titre même est différent. Une des plus grosses différences concerne le personnage du garde-chasse qui n’est vraiment pas le même. La troisième version, L’Amant de Lady Chatterley, est beaucoup plus bavarde et plus théorique. Les personnages, et en particulier le garde-chasse, commentent politiquement ce qui est en train de se passer. Ce qui fait que cette version a finalement moins bien vieilli.

FA : – Combien d’écart de temps y a-t-il entre les différentes versions ?

PF : – Six mois à neuf mois, pas plus. A chaque fois, il la mettait dans un tiroir, et six ou neuf mois plus tard il se disait : « Je vais m’y remettre » ; et au lieu de partir de la version écrite et de la corriger, il réécrivait tout. Dans la version finale, le personnage du garde-chasse a un rapport beaucoup plus spontané à la parole, et en particulier à la parole politique. Il n’a d’ailleurs pas le même nom : Il s’appelle Melos dans la troisième version, alors qu’il s’appelle Perkin dans la seconde, celle dont je me suis inspirée. Dans cette version-là, c’est davantage un ours, un homme solitaire, sauvage, qui a beaucoup plus de mal à s’exprimer, et dont le trajet va être, à la fin, d’arriver à exprimer ses sentiments.

FA : – Qu’est-ce qui vous a intéressée le plus dans les rapports entre les deux personnages ? Qu’est-ce qui vous a motivée pour entreprendre l’énorme travail d’adaptation, l’énorme pari qu’un tel film suppose ?

PF : – Ce qui m’a complètement fascinée c’était de repartir à la source d’une histoire qui est comme une matrice et qui a été racontée mille fois au cinéma et dans toutes sortes de romans. J’avais l’impression que personne jamais ne m’avait raconté avec autant de minutie une relation entre deux êtres, un éveil, un processus d’amour qui ne commence pas par les sentiments, mais par la pratique physique et qui, grâce à cette attraction, au contact, au toucher… va peu à peu se transformer en une relation amoureuse. Et comment la très minutieuse description de l’apprentissage de l’autre, de la rencontre des différences, de la mise en confiance progressive, tout ce processus qui me semble toujours à l’œuvre avec plus ou moins d’amplitude dans n’importe quel rapport amoureux entre deux personnes, débouche ici sur une sorte d’amour à la fois utopique et révolutionnaire. Comment peu à peu, grâce à ce processus, ils arrivent tous les deux à se dépouiller de toutes les identités qui les enfermaient.

FA : – C’est une transformation réciproque.

PF : – Voilà ! Exactement : l’amour comme expérience de la transformation. Y compris l’amour physique.

 

 

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Related