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Pen World Voices Festival : les écrivains s’adaptent à l’écran

Sur une scène de théâtre, des écrivains parlent de cinéma… Jeudi 29 avril au Skirball Center for the Performing Arts de New York, des auteurs français et américains – Philippe Djian, Barry Gifford, Richard Price, et Jean-Philippe Toussaint avec l’animatrice Francine Prose – se sont réunis  dans le cadre du Pen World Voice Festival pour tenter de répondre à la question : « Qu’est-ce qui est perdu (et gagné) dans l’adaptation d’un livre en film ? »

Si vous êtes déjà indigné de ne pas retrouver votre passage préféré du roman dans son adaptation au cinéma, ou de constater que l’acteur choisit ne ressemble pas du tout au personnage que vous aviez à l’esprit, alors imaginez ce que ça doit être pour l’auteur lui-même…

« C’est très frustrant d’écrire pour le cinéma », reconnaît Philippe Djian, auteur du film 37°2 le matin adapté au cinéma sous le nom de Betty Blue. « À chaque fois qu’on écrit quelque chose qu’on ne retrouve pas à l’écran, on a l’impression que son travail est bon à jeter à la poubelle… ».

Mais les auteurs ne s’en plaignent pourtant pas. Tous les cinq s’accordent à dire qu’un roman et son adaptation au cinéma sont en fait deux œuvres différentes.
« Ce n’est pas une question de perte ou de gain. Il ne s’agit pas d’être fidèle, mais de créer autre chose », explique Jean-Philippe Toussaint, qui a mis en scène l’adaptation de deux de ses romans, La Salle de bain et La Sévillane (basé sur le roman Camera).

À sa gauche, Barry Gifford approuve en parlant de son roman Wild at Heart, transformé en un film pour lequel David Lynch a remporté la Palme d’Or au Festival de Cannes. « On me demande souvent : qu’est-ce que vous ressentez en voyant ce que David Lynch a fait de votre roman ? Et je suis obligé de répondre : rien ! Mon roman est toujours là, David n’y a pas touché. Il a créé autre chose ».

« En écrivant 37°2 le matin, j’avais à l’esprit que le couple au centre de l’histoire était quelque part les deux côtés d’un même personnage : féminin et ouvert au monde d’un côté, masculin et renfermé de l’autre », explique Philippe Djian . « Mais à l’écran, avec deux acteurs, ce n’était plus du tout le cas. J’ai eu l’impression que tout a été perdu du livre au film. Le succès de Betty Blue n’est pas le mien ».

Un autre langage
Malgré l’amertume qui pointe de temps en temps, tous ces auteurs continuent d’explorer le monde du cinéma et de travailler avec réalisateurs et scénaristes. « Quelle est la différence entre écrire un roman et écrire un film ? », demande une spectatrice.

« C’est un autre langage, plus brutal », répond Richard Price, auteur de nombreux romans et scénarios pour la télévision et le cinéma américains.
« Il faut transformer la richesse d’un livre en images. Et je ne connais qu’une poignée de réalisateurs qui maîtrise ça, qui peuvent exprimer par un décor ou une lumière ce qu’un livre exprime par un narrateur ou des monologues internes ».

Ce nouveau langage est justement ce qui semble passionner les auteurs. « Ce ne sont pas les histoires qui m’intéressent. Depuis Shakespeare, elles ont toutes été racontées », résume Philippe Djian avec un sourire. « Mais je m’intéresse à la langue, c’est elle qui fait toute la différence. Disons que l’histoire est un squelette, et que la langue est la chair qui l’habille ».

« Un écrivain travaille en solitaire, il pense dans l’imaginaire et dans l’abstrait. Pour le cinéma au contraire, c’est un travail d’équipe, on est dans le concret. Et on a aussi un budget plus important… », résume Jean-Philippe Toussaint, qui a enfilé successivement les casquettes d’auteur, de scénariste puis de réalisateur.

« Le cinéma peut faire des choses que nous ne pourront jamais faire », conclut l’animatrice Francine Prose en sortant de sa réserve. L’auteur de Household Saints et de Blue Angel raconte son dernier coup de cœur au cinéma, avec un film s’ouvrant sur un coucher de soleil. « Pendant 10 minutes, il n’y avait que ce coucher de soleil a l’écran, et on ressentait tout ce que l’on ressent devant un vrai coucher de soleil. Et j’ai pensé que je ne pouvais pas, et que je ne pourrais jamais, écrire un texte qu’on lirait en 10 minutes et qui raconterait un coucher de soleil et toutes les émotions qu’il provoque… ».

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