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Philippe Claudel: « Au cinéma, le langage doit disparaître pour donner naissance à l’image»

Sorti le 24 octobre aux Etats-Unis, “Il y a longtemps que je t’aime”, premier film de Philippe Claudel, est diffusé en cette période de Noël dans plusieurs cinémas américains. Ce long-métrage, nominé aux Golden Globes dans la catégorie du meilleur film de langue étrangère, retrace l’histoire de deux sœurs (Elsa Zylberstein et Kristin Scott-Thomas) longtemps séparées par un événement terrible et qui vont cheminer ensemble pour se retrouver, guérir et revivre. Interview d’un réalisateur qui, depuis toujours, crée des images avec les mots. Rencontré en octobre 2008 à San Francisco, où il était venu présenter son film, le talentueux écrivain avait été récompensé du Prix Renaudot pour Les Ames grises en 2003 et du Prix Goncourt des Lycéens pour Le Rapport Brodeck en 2007.

Après avoir publié plus d’une dizaine de nouvelles et de romans, vous vous lancez dans le Septième Art. Pourquoi ?
Si je fais le compte de mon travail, j’ai passé plus de temps à faire des films qu’à écrire des livres. Lorsque j’étais étudiant en lettres et en histoire à l’université de Nancy dans les années 80, nous faisions beaucoup de courts métrages. J’étais aussi bien cadreur que réalisateur ou encore scénariste. Puis il y a eu l’aventure des Ames grises. Yves Angelo m’a proposé d’en faire un film et il a eu l’amitié de m’associer au projet : casting, lectures avec les comédiens…Il y a longtemps que je t’aime n’est donc pas arrivé du jour au lendemain. Mais je ne suis jamais pressé de faire les choses et c’est seulement il y a deux ans que je me suis senti prêt à me lancer dans la réalisation complète d’un film.

Comment êtes-vous passé de l’écriture romanesque à l’écriture scénaristique?

Ce sont des dimensions qui n’ont rien à voir. Dans un roman, le langage est sa propre finalité. Au cinéma au contraire, le langage est appelé à disparaître pour donner naissance à l’image. Il est vrai cependant que j’écris toujours mes romans en voyant les scènes parce que j’ai une imagination très visuelle. Mais ce n’est pas pour rien que j’ai voulu faire un film et non un roman avec Il y a longtemps que je t’aime. Il y a peu de dialogues, beaucoup de silences et de non dits dans le film. C’est donc un travail sur l’absence de mots. J’ai souhaité redonner à des phrases d’une grande simplicité une valeur très importante comme lorsque Juliette dit « Merci » à sa sœur pour la première fois. C’est un mot tout bête mais dans le contexte de l’histoire, il symbolise le début d’une renaissance pour les personnages.

Pendant le film, la caméra ne cherche pas à donner des millions d’informations mais au contraire s’arrête sur les visages, prend le temps de montrer les détails d’une pièce, d’un endroit. C’est un rythme lent, comme celui d’une description romanesque.

Je suis en effet revenu à une forme de cinéma assez classique. Je n’aime pas ce cinéma d’aujourd’hui où les caméras voltigent dans tous les sens et où le montage est frénétique comme si le réalisateur voulait montrer du doigt qu’il s’agissait bien de cinéma. J’ai souhaité au contraire faire oublier au spectateur qu’il était au cinéma. Je voulais l’inviter à entrer dans un autre rythme, lui donner le loisir d’exister.

Comme Léa, vous êtes maître de conférences en littérature à l’Université de Nancy. Certains passages de votre film sont visiblement inspirés de votre propre vie…
J’ai choisi de tourner le film à Nancy, la ville où j’enseigne, parce que la province était indispensable pour donner de la véracité aux personnages et à l’histoire. Il y a tellement de films qui se passent à Paris que cela ne veut plus rien dire. Et le rapport que les gens ont entre eux à Paris n’est pas du tout le même qu’en province. Je souhaitais ancrer Luc (Serge Hanavicius) et Léa dans un réel avec une volonté presque sociologique de décrire le milieu universitaire. Quand on connaît bien un domaine, on est parfois effaré de ce qui en est fait au cinéma. Dans le film, j’essaye de donner une image tout à fait exacte du monde de l’enseignement. La scène où les amis profs s’engueulent au sujet du cinéma de Rohmer correspond tout à fait au type d’engueulades que l’on peut avoir dans ce milieu là !

Le film est donc très ancré dans le paysage et la culture Française. Pensez vous néanmoins que le public américain puisse être touché ?
Prenez de grands écrivains comme Homère dont le héros est issu d’un tout petit village grec au bord de la mer ou encore Giono dont les romans sont ancrés dans des lieux précisément décrits. Malgré cela, l’histoire qu’ils racontent est universelle. Sans me comparer à ces grands génies, le film se passe effectivement dans une petite province française mais en même temps, ce paysage est suffisamment effacé pour permettre à des Américains de se dire que l’histoire pourrait se passer chez eux. On a tous autour de soi une Juliette (Kristin Scott-Thomas) qui a besoin des autres pour se reconstruire.

Ce film aborde le thème de l’enfermement avec Juliette (Kristin Scott-Thomas) qui ne parvient pas à se réadapter au monde extérieur après sa sortie de prison.
La prison est un thème qui m’est cher parce que j’y ai enseigné pendant 12 ans. Mais le film aborde beaucoup d’autres sujets. Ce qui m’intéresse c’est que les gens puissent choisir. Un journaliste français me reprochait justement cette abondance de thématiques. Je pense pourtant que le sujet central est l’importance des Autres.

C’est aussi une histoire d’amour entre deux sœurs…

Oui, mon idée de départ était de brosser un portrait de femmes. La plupart des personnages de mes livres sont des hommes et je souhaitais cette fois-ci parler de l’univers féminin. Et j’ai ensuite tenté de répondre à la question : peut on réussir à recréer des liens après une si longue séparation ? Je voulais faire ressentir ce lien intime, on ne peut plus fort, entre deux sœurs, que la vie et les circonstances ont distendu, presque déchiré, et tous les efforts faits par la plus jeune pour recréer ce lien, car s’il en va de la survie de son aînée, il en va de sa vie à elle aussi.

 

Infos pratiques

“I’ve loved you so long”, un film de Philippe Claudel avec Kristin Scott-Thomas et Elsa Zylberstein. 1h57.

Liste des salles diffusant actuellement le film aux Etats-Unis disponible ici.

 

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