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Présidentiables sur petit écran

Incontournables, les débats télévisés entre les candidats à l’élection présidentielle en France s’inspirent de la politique américaine. Si la forme est similaire, le contenu met en lumière les manières différentes de faire de la politique dans les deux pays.

26 septembre 1960. John Fitzgerald Kennedy et Richard Nixon s’affrontent face à la caméra. C’est la première fois aux Etats-Unis que la télévision diffuse le débat entre deux candidats à la présidentielle. Alors inconnu du grand public, le jeune Kennedy, le teint hâlé après un voyage en Californie, illumine l’écran face au pâle Richard Nixon, de retour de deux semaines à l’hôpital suite à une blessure à la jambe. JFK, qui passe bien mieux à l’écran, remporte le débat, puis l’élection. L’ère de la radio touche à sa fin et la télévision va changer à jamais la manière de faire de la politique. Quatorze ans plus tard, de l’autre côté de l’Atlantique, Valéry Giscard d’Estaing débat face à François Mitterrand devant des millions de téléspectateurs. La petite phrase “Vous n’avez pas le monopole du coeur” fait son effet et VGE remporte la présidentielle de 1974.

La préparation au débat est aujourd’hui indispensable pour tous les candidats à l’élection présidentielle. « La France et les Etats-Unis ont une longue tradition de débats hautement dramatiques. Ce sont des moments pivots dans une campagne », affirme Alan Schroeder, professeur à l’école de journalisme de Boston et auteur du livre Presidential Debates : 50 years of high-risk TV.

L’impression visuelle

Un des points communs des débats en France et aux Etats-Unis est la prépondérance du visuel. « Ça a plus d’importance que la substance du discours. Trop de politiciens l’oublient. Ils essayent de mémoriser un texte plutôt que de s’attarder sur l’image qu’ils renvoient », poursuit Alan Schroeder. Un avis que partage Aurore Gorius, journaliste française et auteur du livre Les gourous de la com’ : « en France, un candidat doit donner une image présidentielle, celle d’un homme ou d’une femme au-dessus des partis. Un père de la nation en quelque sorte ». Et c’est cette attitude que n’a pas réussi à transmettre Ségolène Royal lors du débat en 2007 face à Nicolas Sarkozy. Ce qu’elle a appelé « une colère saine » n’a pas convaincu les téléspectateurs et lui a fait perdre de précieuses voix. « Elle a été trop rentre-dedans. Elle s’est montrée agressive et ça s’est retourné contre elle. Elle a donné l’impression que le ton qu’elle employait cachait un manque de fond », confirme Aurore Gorius. A l’inverse, Alan Schroeder pense que cette technique pourrait s’avérer payante aux Etats-Unis. «Le but est d’être ‘l’agresseur juste’. En d’autres mots, le candidat doit se montrer fort sans être condescendant ». Une méthode que n’a pas appliqué John McCain en 2008, à tort. Haussant le ton de sa voix, le candidat républicain ne regardait jamais Barack Obama dans les yeux, donnant l’impression d’être insolent. Au sein même de son camp, cette attitude fut critiquée. « C’était une vraie erreur de communication. Alors que pour Ségolène Royal, le problème c’est qu’étant une femme, elle devait se montrer forte pour convaincre qu’elle pouvait prétendre à ‘un travail d’homme’», constate Alan Schroeder.

Les Etats-Unis, modèle des primaires

Plus récemment, ce sont les débats télévisés des primaires qui ont fait leur entrée dans la politique française. Pour l’élection de 2012, républicains aux Etats-Unis et socialistes en France passent par ce mode de scrutin pour désigner leur candidat à l’élection présidentielle. Et des différences flagrantes apparaissent. « L’aisance des républicains par rapport aux socialistes m’a sauté aux yeux. En France, les candidats sont moins tranchants, mais aussi moins dans la confrontation. Clairement, ils ont peur de la division. La pratique n’est pas encore rentrée dans les moeurs », explique Aurore Gorius. Deux raisons peuvent expliquer les débats très ternes du Parti socialiste. D’abord, l’argent mis en oeuvre. Le PS avait prévu un budget de 1,5 million d’euros. Ce sont finalement 3,2 millions d’euros qui auront été dépensés. Si aucun chiffre national n’a été diffusé aux Etats-Unis, l’organisation des primaires aura coûté 1,5 million de dollars pour le seul Etat de la Caroline du Sud.

Mais c’est avant tout la place de la communication politique en France qui explique la pâleur des débats. « Quand j’ai écrit le livre Les gourous de la com’, je me suis rendue compte que les communicants politiques ne sont pas bien rémunérés, rapporte Aurore Gorius. « Ce sont des gens qui travaillent dans un premier temps pour des entreprises et qui s’occupent occasionnellement d’un candidat. Pour le réseau, bien plus que pour l’argent. C’est pour ça que le discours en France paraît moins structuré, moins clair. Le message est bien moins travaillé qu’aux Etats-Unis ».

C’est aussi le rapport à la communication en général qui est très différent dans les deux pays. Karl Rove et David Axelrod, grands communicants politiques pour George W. Bush et Barack Obama s’affichent ainsi dans tous les médias. En France, la communication est encore très mal vue et les politiques ne veulent pas montrer leurs consultants. « A gauche, la base militante voit d’un très mauvais oeil les communicants. Pourtant, quand on voit la mue de Martine Aubry ou de François Hollande, on ne peut pas douter de leur influence considérable ! »

Les débats des présidentielles ont aujourd’hui acquis une importance majeure à l’heure où l’image prime souvent sur le contenu. Pour Alan Schroeder, ils sont comparables à des entretiens d’embauche : « le public est l’employeur et il doit comparer tous les candidats pour savoir lequel peut devenir le leader de la nation. L’impression la plus forte est laissée par celui qui a la meilleure personnalité et le comportement le plus apte pour le poste. Le discours est alors secondaire ».

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