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Prison Valley, un regard français sur l’empire carcéral américain

Lauréat du prix de photojournalisme du festival “Visa pour l’image” le 1er septembre dernier, Prison Valley offre une réflexion unique sur les enjeux politiques et économiques de l’incarcération de masse aux Etats-Unis. Disponible en 3 langues (français, anglais, allemand) et accessible gratuitement sur le web, ce reportage du journalistes indépendant David Dufresne, 41 ans et du photographe Philippe Brault, 43 ans, fera l’objet d’une publication sous forme de livre, à paraître en septembre.

France-Amérique: Prison Valley est un reportage à la croisée du documentaire et du carnet de route interactif sur «l’industrie de la prison» ?

David Dufresne: Oui, ce n’est pas un documentaire classique sur l’abolition de la peine de mort en Amérique ou sur l’état des prisons françaises. Ce documentaire, taillé pour le web, place le spectateur au cœur du débat. Le fond et la forme se complètent  puisque le site  internet de Prison Valley comprend des blogs et des forums sur lesquels interagissent les professionnels de la justice tels que des responsables de l’Observatoire international des prisons, des sociologues, des professeurs, des syndicats de surveillants de prison, des politiques comme Jean-Marie Bockel, le secrétaire d’Etat aux prisons que nous avons invité, etc. – et les internautes-citoyens, sur un mode participatif.

F.-A.: Comment ont réagi les acteurs américains du documentaires face au film ?

D.D.: Ils sont plutôt satisfaits de la technique, de la photographie et de la narration mais certains ont été surpris par le côté sombre et le regard critique que l’on porte sur leur système. Ils s’accommodent bien plus de leur quotidien que ce que nous avons pu ressentir en tant que Français. Notre idée n’a cependant jamais été de condamner qui que soit. Il s’agit, là encore, d’ouvrir le débat et de permettre à tout le monde d’avoir accès à ces éléments pour pouvoir ensuite collectivement les discuter, les confronter, les prolonger, les approuver ou les réfuter !

F.-A.: Il est souvent difficile pour les journalistes d’enquêter dans les prisons. Comment avez-vous pris connaissance et pu vérifier les faits ?

D.D.: Cela représente d’abord un travail de pré-enquête de plusieurs mois depuis la France. Ensuite, nous sommes partis à Cañon City 3 semaines rencontrer beaucoup de gens car le sujet portait en fait autant sur la prison elle-même que sur la vie à l’extérieur, autour de la prison. Les gens étaient agréablement surpris de voir débouler 2 Frenchies qui s’intéressent à eux, au fin fond du Colorado. L’idée dès le départ n’était pas de les juger mais de bien comprendre leur système. C’est une entente cordiale en reportage. C’est seulement au 2ème voyage qu’on a pu pénétrer dans les prisons.

F.-A.: «Les prisons privées sont un prolongement du rêve capitaliste», déclare un interlocuteur dans le documentaire. La prison américaine représente-t-elle une nouvelle forme d’eldorado ?

D.D.: Avec la gestion privée des établissements, les Etats-Unis ont inventé une véritable industrie. La prison est devenue une source de  prospérité et une solution de facilité contre le chômage de masse qui sévissait dans la région. C’est pour ça qu’on parle aujourd’hui d’empire carcéral américain pour évoquer le secteur en pleine expansion. La Californie est le leader national américain de l’enfermement, suivie de près par le Texas. Dans la Prison Valley du Colorado, le tout pénal a quasiment remplacé la politique de l’éducation et de santé publique. C’est plus rentable et aussi un peu effrayant aux yeux des Français.

F.-A.: Qu’est ce qui caractérise le système carcéral américain, selon vous ?

D.D.: Il s’agit d’un système quasiment autarcique, qui semble n’avoir pas d’autres limites que ses propres chaines. En gros, tant qu’il y a de la place, on remplit les prisons ! On a l’impression qu’il n’existe pas de réflexion très approfondie sur le sujet, sur ce que ce modèle engendre réellement, sur son efficacité et ses retombées morales et judiciaires. Dans le documentaire, l’un des responsables syndicaux de Supermax explique par exemple que le taux de récidive des prisonniers est de 72 à 75%. C’est énorme ! Cela fait réfléchir sur les vertus supposées d’un tel système…

F.-A.: Vous insistez sur le fait que l’argent engrangé dans les prisons privées puisse influer directement sur les lois, la longueur et le poids des peines. Peut-on parler de capitalisme judicaire et carcéral ?

D.D.: C’est ce que nous ont dit plusieurs personnes, oui. Il y a des militants contre les prisons privées bien sûr mais il y a aussi des personnes comme Liane Buffie McFadyen, représentante au Sénat du Colorado qui explique très bien, dans un bonus du documentaire, comment certaines entreprises du secteur privé carcéral font pression pour maintenir un durcissement des peines. Pour faire en sorte, par exemple, qu’un simple délit devienne un crime. Il y a aussi l’histoire de Franck Smith, sur ces 2 juges pris la main dans le sac et condamnés pour avoir eux-mêmes condamné au préalable des enfants innocents afin de remplir les prisons privées. Bien sûr, il s’agit là de cas extrêmes. La véritable question que soulève le film est éthique : peut-on s’autoriser à faire du profit sur des corps humains ?

F.-A.: Le système carcéral à l’américaine est-il inébranlable ?

D.D.: Non. Même si on sent bien qu’il y a une certaine solidité, il n’est pas inébranlable. Le système  carcéral aussi souffre de la crise. Ce sont des détails mais par exemple, quand le prix de l’essence explose, compte tenu du grand nombre de transfert de prisonniers dans la région de Prison Valley, cela représente des montants impressionnants à la fois en termes de miles parcourues et au niveau de la  facture d’essence. Rien que pour l’état du Colorado, c’était absolument énorme ! En période de crise, on limite les transferts, on ferme les petites prisons et l’on retarde la construction des grands complexes pénitentiaires. Ce modèle a donc, lui aussi, ses limites.

F.-A.: Dans quel état sont les prisons américaines, par comparaison avec les geôles françaises ?

D.D.: Les prisons américaines sont en bien meilleur état que les prisons hexagonales. Du point de vue de l’hygiène, déjà. C’est beaucoup plus propre aux Etats-Unis ! Les employés étaient d’ailleurs très fiers de nous montrer tout ça. C’est sans commune mesure avec l’ensemble des prisons françaises. Donc ce n’est pas à nous, Français, de donner des leçons sur les condition d’une certaine partie des détenus aux Américains ! Après, je dis bien ”une certaine partie”, parce qu’on peut quand même s’interroger sur les conditions de détention des détenus de Supermax ou de CST 2 qui devait arriver au mois d’août 2010…

F.-A.: En France, les communes sensées accueillir de nouveaux centres pénitentiaires se battent, en général, pour éloigner la future prison de leur territoire. A Canon City, la construction d’une prison est vue d’office comme une aubaine économique, comme un cadeau. L’accueil est donc très différent…

D.D.: C’est justement ce qui nous a touchés ! Ce double-mouvement nous a attendris et complètement sidérés à la fois. Depuis plus d’un siècle, l’industrie carcérale est l’employeur principal de la vie à Cañon City. Il nous a fallu aller assez loin, jusqu’à Denver pour trouver un jugement négatif là-dessus. Toutes les autres personnes rencontrées justifiaient le système et ses retombées bénéfiques au lan économique. Ils essayaient aussi de nous rassurer en nous disant: ” N’ayez pas peur, n’ayez pas peur, il n’y aura pas d’évasion !” Ce thème de la peur traverse toute la ville. C’est une question culturelle. L’idée de la punition et de la violence semble beaucoup plus forte aux Etats-Unis.

F.-A.: Ce modèle carcéral à l’américaine a-t-il des chances de s’implanter un jour en France ?

D.D.: Parmi les explications de l’explosion carcérale aux Etats-Unis depuis une vingtaine d’années, on trouve le durcissement des peines. En France aussi, on légifère sur des lois de plus en plus dures pour les prisonniers. L’autre similitude, c’est la privatisation rampante de certains secteurs des prisons en France et l’augmentation des partenariats public/privé. Certes, cela ne va pas aussi loin qu’aux Etats-Unis où l’on autorise le contrôle à 100% de certaines prisons privées car en France l’Etat se réserve certains droits, comme la surveillance des détenus. Mais disons que l’augmentation des signatures des contrats de construction en France fait la part belle aux sociétés de services privés, ce qui tend à rapprocher notre système de gestion des prisons du modèle américain.

F.-A.: Cette politique d’expansion du secteur pénal est approuvée par les républicains comme les démocrates, aux Etats-Unis. En France, la privatisation des prisons séduit-elle aussi les politiques de gauche ?

D.D.: En France, c’est plutôt la droite qui a instauré ça mais la gauche a suivi pour des raisons similaires qu’aux Etats-Unis, qui sont d’ordre budgétaire. Il y a des divergences mais là ou la droite et la gauche se rejoignent le plus, c’est dans cette sorte d’indifférence polie sur la question des prisons ! Je vous invite d’ailleurs à venir approfondir la question sur nos forums où le débat sur la privatisation a passionné les foules…

Informations pratiques:

Prison Valley, réalisé par David Dufresne et Philippe Brault, est produit par Upian et diffusé par Arte.tv., avec le soutien du CNC.

Site: http://prisonvalley.arte.tv

Fiche technique de Prison Valley:

Direction artistique: Sébastien Brothier- Réalisation: Flash David Després-Montage: Cédric Delport-Musique: Bertrand Toty-Direction technique : Maxime Quintard-Produit par Alexandre Brachet – Upian.com- Unité documentaire Arte : Marianne Levy Leblond-Pôle Web Arte : Joël Ronez

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