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Profs français aux Etats-Unis : le défi de l’intégration

Depuis 2009, le programme Jules Verne envoie chaque année une centaine d’enseignants français partout dans le monde, et une vingtaine par an aux Etats-Unis. De New York à Miami, cette initiative de l’Education nationale permet à une nouvelle génération de professeurs de se confronter à d’autres approches pédagogiques.

Parachuter des profs français dans des écoles de l’Utah est un pari risqué, tant les différences culturelles semblent insurmontables entre la France et l’Etat mormon. Mais les fonctionnaires de Salt Lake City sont déterminés à attirer un maximum d’enseignants pour leur ambitieux programme d’immersion linguistique. Afin de faciliter la transition, ils accueillent les aventuriers avec une prime de plus de dix mille dollars. Il y a deux ans, Caroline Hubac a quitté la France avec « beaucoup d’a priori». Son premier choix d’affectation était l’Irlande, son second l’Angleterre, loin des déserts de l’Ouest. « Je n’étais pas très rassurée », résume la jeune institutrice. Mais après deux ans à la Diamond Ridge Elementary School, elle serait bien restée une année de plus. Quant aux élèves de Salt Lake City, ils ont appris à parler français comme elle : avec l’accent de Marseille. Pour ceux qui savent s’adapter – et qui sont prêts à travailler plus pour le même salaire en euros – l’expérience est fructueuse. « Il faut accepter de remettre en cause ses propres pratiques », explique Catherine Pétillon, l’attachée de coopération éducative à l’ambassade de France à Washington. Comme sa collègue en Utah, Frédéric Pruvost ne voulait pas particulièrement partir aux Etats-Unis. Son premier choix était la Turquie, son deuxième la Tunisie, mais il s’est retrouvé à Miami. En quelques semaines, ce Parisien habitué des ZEP a appris à prendre en main les relations avec les parents d’élèves, qui sont ici considérés comme des « clients » qui attendent satisfaction du service rendu par les enseignants. « J’ai déjà envoyé des emails aux familles pour me faire connaître », explique-t-il, « car si un élève a une mauvaise note, un parent appellera le jour même pour savoir ce qui s’est passé ».

Deux pédagogies compémentaires

A Miami, Frédéric Bernerd coordonne le programme de français de l’International Studies Charter High School, où une soixantaine d’élèves, dont la majorité parle français à la maison, suit un double cursus franco-américain avec des professeurs des deux nationalités. Si le système français apporte plus de rigueur intellectuelle, le style américain met l’accent sur l’épanouissement personnel.  « Les deux approches sont complémentaires. C’est une grande chance pour les élèves ». Au départ, il a dû insister pour que ses élèves américains prennent des notes et tiennent des cahiers bien structurés, mais en ce qui concerne la prise de parole en public, il n’a pas eu grand chose à leur apprendre. « Grâce aux cours de débat, ils ont une grande confiance en eux».

Après une période d’adaptation un peu chaotique – souvent jusqu’en janvier – les expatriés de l’Education nationale se mettent à encourager les élèves comme leurs homologues américains, qui ne lésinent pas sur les compliments. En langage pédagogique, il s’agit de « renforcement positif », une pratique moins présente dans les établissements français. «Aux Etats-Unis, on pointe du doigt les élèves attentifs, on les montre en exemple », explique Caroline Hubac. « En France, on pointe plutôt du doigt les mauvais comportements ».  Aux Etats-Unis, il faut se préparer à être plus gentil, à ne pas hausser la voix, et à toujours trouver quelque chose de positif à dire aux élèves en difficulté. « Lorsqu’un enseignant français se permet de critiquer un élève américain, cela se passe mal », explique Catherine Pétillon. « L’enseignant doit faire tout son possible pour l’aider à améliorer ses performances ».

Des primes à l’apprentissage

Aux Etats-Unis, l’enfant est placé au centre du système scolaire, et les professeurs font beaucoup d’efforts pour capter l’attention des jeunes. Les leçons traditionnelles à la française ne marchent pas toujours, et il faut introduire des éléments ludiques pour faire passer l’apprentissage. Avec ses petits de first grade (l’équivalent du CP), Caroline Hubac a même testé des méthodes qui seraient mal vues en France : pour chaque phrase dite en français, ses élèves gagnaient un faux billet avec lesquels ils pouvaient acheter des petits cadeaux, provenant de dons des parents. Si ce genre de stimulation a bien fonctionné, l’enseignante a aussi été confrontée à une intrusion du commerce qui l’a mise mal à l’aise. En échange du soutien financier que certaines entreprises apportent à l’école, elle a dû distribuer aux enfants des bons pour des pizzas ou des fast food !

Dans son établissement du Bronx, Marie-Pierre Serra, confirme qu’apprendre doit être « fun ». A PS 73 – un établissement gigantesque de 900 élèves – cette institutrice de Perpignan évoque avec enthousiasme les célébrations qui marquent la vie des écoliers. Les petits fêtent leur fin d’année avec le cap and gown, comme « un véritable rite de passage ». L’idée qui sous-tend ces fêtes est celle d’une communauté soudée, dans une école qui constitue un espace de sociabilité où chacun doit se sentir à l’aise. Tout le personnel administratif connaît bien les enfants, et le rapport aux enseignants est plus personnel. « On reçoit des cadeaux, les élèves sont beaucoup plus proches des professeurs » explique Frédéric Bernerd, qui est installé en Floride depuis 2006.

Pour ceux qui rentrent en France à la fin de leur contrat Jules Verne, l’expérience de pratiques efficaces mais étrangères au système français, pourrait permettre d’injecter des idées nouvelles. « Ce sont des projets qui donnent de l’énergie », dit Marie-Pierre Serra à propos des multiples initiatives franco-américaines qu’elle a mises en place dans le Bronx. A Grenoble cette année, le programme fait déjà des émules: deux classes de CP expérimenteront un système d’immersion sur le modèle de l’Utah, avec la moitié des enseignements en anglais. Actuellement en congé maternité, Caroline Hubac est très contente que ces initiatives aient pu voir le jour. « Il faut mettre l’accent sur l’oral, il faut faire une révolution dans l’apprentissage des langues en France », dit-elle.

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