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Psychose dans le vignoble

Passionné de vin, le réalisateur Gilles Legrand a imaginé un scénario original autour d’une cuvée reine menacée. Tourné dans un authentique vignoble de Saint-Emilion, Tu seras mon fils est un grand drame à la française, aux accents hitchcockiens. En salles américaines à partir du 16 août.

Le vin abreuve les imaginaires : drames de famille enfouis au plus profond du vignoble, guerres de générations, successions sanglantes. Tu seras mon fils (You Will Be My Son) de Gilles Legrand (Malabar Princess, La jeune fille et les loups) s’inscrit dans cette veine. Tout en carrure, Niels Arestrup y campe un patriarche imposant sa loi d’une main de fer sur son domaine. Ce propriétaire d’un “château”, hérité de son père dans des circonstances tragiques, refuse que son fils prenne sa succession, l’accusant de ne pas avoir de “nez”. Face à ce monstre narcissique, Lorànt Deutsch fait pâle figure dans le rôle de Martin, le fils bafoué, maigrichon. Pliant l’échine, serrant les dents, l’héritier malheureux encaisse sans broncher les moues dédaigneuses et les piques acérées du père, sous le regard impuissant du spectateur.

La tension s’accentue encore lorsque le bras droit du seigneur (excellent Patrick Chesnais), détenteur du savoir de la vigne, se révèle atteint d’un cancer foudroyant. A six mois des vendanges, c’est la panique au domaine ! Le fils du régisseur (interprété par Nicolas Bridet), élevé sur le domaine, puis parti faire ses classes chez Coppola, dans les vignobles californiens, fait alors son entrée. Ce jeune loup charismatique rompu aux techniques en vogue et au marketing, est accueilli comme le sauveur. “C’est un peu la parabole du fils prodigue qui revient plein d’usage et raison au pays, après avoir étudié les vins du Nouveau Monde au Chili, en Nouvelle-Zélande et surtout, aux Etats-Unis. Cette expérience américaine fait encore son petit effet en Europe”, explique le réalisateur. Vif et plein d’assurance, il ferait un successeur idéal aux yeux de Marseul qui lui confie rapidement ses rituels de fabrication, l’intronise dans la profession, l’amène à Bordeaux et fomente en secret de bien sombres desseins.

Le roman noir du vin

Issu d’un milieu modeste, le fils d’Amérique se laisse griser par la possibilité de cet ascenseur social que lui offre le métier de viticulteur. “La vigne et le vin éveillent les sens ! Et puis les effets secondaires sont enivrants. L’ivresse bien sûr, mais aussi le pouvoir, l’argent, le talent, la passion. C’est un milieu très exigeant. Pour bien faire le métier de vigneron, il faut exceller à toutes les étapes, de la vigne à la cave. Je suis fasciné par ces gens passionnés qui ont une rigueur extrême ou qui sont quasiment névrotiques. La vigne mène à ça. Si vous voulez faire du bon vin il faut être excellent partout”, poursuit Gilles Legrand. “Le film pose la question de l’héritage. Faut-il transmettre son domaine à son fils si on ne l’estime pas à la hauteur ?”, explique le réalisateur.

A plusieurs millions d’euros l’hectare, on peut y réfléchir à deux fois. “La transmission n’est pas une affaire de génétique mais de savoir-faire”, renchérit Niels Arestrup. L’acteur défend avec passion la cause de son personnage antipathique, dans une joute verbale musclée. “Sa fierté, c’est ce grand cru, le ‘Clos de l’Abbé’. Ce vin lui a valu la Légion d’honneur et son titre de noblesse. Il est de son devoir de transmettre sa terre, son terroir et ce vin haut de gamme à quelqu’un de qualifié. Il est sincèrement persuadé que son fils serait incapable, tant sur le plan technique que sur celui des qualités humaines, de remplir ce rôle. Sa responsabilité consiste donc à ne pas lui transmettre ce terroir, et à trouver un héritier digne de ce nom, quitte à briser la chaîne familiale.”

Le milieu bourgeois vieille France de la région bordelaise est bien dépeint dans ce sombre tableau. Avec son costume de notable, ses cigares et sa Jaguar intérieur cuir, Paul Marseul incarne le stéréotype de l’aristocrate accroché à ses privilèges. Grand seigneur, Paul Marseul roule en Jaguar, sur fond du magnifique Cum dederit de Vivaldi. Esthète, il cire au cognac sa collection de chaussures italiennes. Et il collectionne, dans le “caveau” intemporel de sa propriété, des bouteilles d’un autre âge. “Près de Saint-Emilion, où nous avons tourné, j’ai découvert qu’il existait encore des petits châteaux, et des seigneurs à l’intérieur de ces châteaux, s’étonne Niels Arestrup. Ils ont souvent le goût des belles choses, d’une certaine forme de luxe, et renvoient des signes de richesse extérieure. Mais ce sont aussi des gens qui travaillent énormément ! Ce sont les derniers seigneurs ruraux, et les héritiers de ces grands paysans de la fin du XIXe siècle. En réalité, Marseul n’est pas propriétaire de sa terre. Elle appartient à ses aïeux. Il s’agit d’un bien presque immatériel, quasi spirituel. Lui n’est qu’un passeur, chargé de passer le flambeau.”

Un film à boire

Dans cette tragédie familiale à l’ancienne, le vin est perçu comme le Saint-Graal. Les bouteilles s’entrechoquent, les bouchons sautent dans tous les sens, la vigne s’étend à perte de vue, l’argot pinaresque imbibe l’atmosphère… tout amateur de vin appréciera. Pour couronner le tout, Gilles Legrand fait montre d’une maîtrise toute hitchcockienne du suspense qui va crescendo, jusqu’à l’apothéose. Si le film tire sa force des excellentes interprétations de Lorànt Deutsch en anti-héros écorché vif, et de Niels Arestrup en père tyrannique, le spectateur appréciera aussi à travers ce film, le monde secret du vignoble, les exigences du métier.

“J’aime la diversité des cépages, des terroirs, des arômes, de même que la vigne, noueuse et généreuse, l’ordonnancement et la contrainte qu’on impose à cette plante, la géométrie et l’architecture des vignobles qui offrent des perspectives magnifiques, mais aussi les cuveries comme des laiteries, les chais à barriques sous les voûtes cisterciennes et surtout les caves, les alignements de tonneaux et de bouteilles, le silence sous terre, les odeurs, les matières, les couleurs, les lumières… La transformation du raisin en vin est une des plus belles choses que sache faire l’homme à partir d’un produit naturel.”

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