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Quand l’Amérique défendait les impressionistes

Sur la centaine de toiles et d’oeuvres sur papier de Cézanne, Degas, Manet, Monet, Renoir et Sisley exposées cet été au Musée Fabre de Montpellier, une quarantaine viennent d’outre-Atlantique. Preuve de l’intérêt que porta très tôt le Nouveau Continent aux maîtres français de la lumière.

ROUVERT le 4 février dernier, après quatre années de travaux qui mettent mieux en valeur ses trésors – la deuxième collection publique française d’art après le Louvre, le Musée Fabre de Montpellier porte cet été un éclairage tout particulier sur l’impressionnisme. Une exposition rassemblant une centaine d’oeuvres de Bazille, Caillebotte, Cassatt, Cézanne, Degas, Manet, Monet, Morisot, Pissaro, Renoir et Sisley souligne en effet le rôle essentiel joué par l’Amérique dans la commercialisation des travaux de ces maîtres de la lumière, aux États-Unis d’abord, en France ensuite.

À l’origine, les artistes, appréciés outre-Atlantique, étaient systématiquement refusés aux Salons, l’incontournable institution parisienne étant hostile à toute création s’écartant de l’académisme. Entre 1974 et 1886, le groupe des impressionnistes réalise donc huit accrochages à Paris en marge de l’événement officiel, revendiquant ainsi sa liberté d’expression. Un cercle restreint de passionnés apprécie le travail et se constitue comme intermédiaire entre artistes et amateurs. Parmi eux, Paul Durand-Ruel, un nouveau type de marchand, anticipe la demande et fait monter artificiellement la cote de ceux qu’il protège. Dès 1871, en véritable homme d’affaires, il va s’endetter et accumuler les toiles sans en vendre une seule.

Des ennuis financiers le conduisent à s’installer aux États-Unis. Il y voit un marché prometteur et ouvre une galerie à New York après une première exposition en 1886. « Au lendemain de la guerre de Sécession, les signes de la modernité d’une France en pleine expansion peints par les impressionnistes touchent les Américains », note Sylvain Almic, commissaire de l’exposition. Les oeuvres de l’école impressionniste ne suscitent pas les critiques virulentes dont elles font l’objet en France. Mieux : les collectionneurs comme les Havemeyer à New York, les Palmer à Chicago ou encore Spaulding, Chester Dale ou le docteur Albert Barnes les considèrent même d’emblée comme une étape logique dans la succession des mouvements qui constituent l’histoire de l’art.

Mary Cassatt, artiste d’origine américaine, très liée à Degas, qui s’installa en France en 1873 et participa à de nombreuses expositions du groupe, contribue par exemple largement à la diffusion de l’impressionnisme outre-Atlantique. « Elle n’ignorait pas qu’en aidant ses compatriotes à réunir de prestigieuses collections, elle donnait à son pays l’assurance de posséder les fonds nécessaires pour la création de musées dans la capitale comme en province », souligne Sylvain Almic.

Mais comment les impressionnistes voyaient-ils ce phénomène ? L’Amérique exerçait en fait une sorte d’attraction-répulsion. L’affaire de l’Olympia de Manet révèle cette ambiguïté quand, en 1889, alors que la veuve du peintre souhaite vendre le chef-d’oeuvre à un collectionneur américain, Monet lance une souscription pour le racheter et le donner à l’État. Mary Cassatt fera défaut.

Polémique

En France, Gustave Caillebotte, grâce à la fortune héritée de son père, se fait le premier collectionneur des impressionnistes. À sa mort, en 1894, il lègue l’ensemble de ses acquisitions à l’État sous condition que « les tableaux n’aillent ni dans un grenier, ni dans un musée de province, mais au Luxembourg et plus tard au Louvre ». La polémique fait rage. Après un premier refus, l’État autorisera finalement les Musées nationaux à sélectionner les toiles qu’ils désirent voir entrer au Musée du Luxembourg consacré à l’art vivant. Quelque 27 toiles sur 67 seront refusées. La collection ne sera intégrée au Louvre qu’en 1926. Elle est aujourd’hui au Musée d’Orsay. Les pièces refusées seront rachetées par Barnes qui crée en 1922 sa fondation à Philadelphie.

C’est donc bien tardivement que les musées français finiront par s’ouvrir aux oeuvres impressionnistes. Avant 1900, l’État s’est en tout et pour tout porté acquéreur de trois tableaux. Ainsi, ce sont les dons qui ont permis l’ouverture des collections des musées comme celle de la famille Bazille au Musée Fabre (1898), de François Depeaux à Rouen (1909) et du docteur Albert Robin à Dijon (1930). Le Musée de Lyon s’est montré précurseur dans les acquisitions tandis qu’André Farcy, conservateur de 1919 à 1949 à Grenoble, a fait de son institution le premier musée d’art moderne de province. Aujourd’hui, sur l’ensemble des 90 toiles et autres oeuvres sur papier exposées au Musée Fabre, une quarantaine viennent des États-Unis. Elles appartiennent toutes à des musées régionaux de part et d’autre de l’Atlantique. Un parti pris qui affirme que les capitales ne sont pas tout.

Jusqu’au 9 septembre, Musée Fabre, 34000 Montpellier, rens. : 04 67 14 83 28. www.montpellier-agglo.com

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