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Qui veut lever des millions au Congrès américain ?

La capitale des Etats-Unis est la seule ville au monde où trois milliards de dollars n’achètent rien. Du moins selon les lobbyistes qui les ont dépensés en 2011 et les élus qui en ont encaissé une partie sous forme de dons, tout en jurant que leurs votes ne sont pas à vendre.

Exactement 10 199 lobbyistes travaillent à Washington, selon des chiffres compilés par le site opensecrets.org. Les lobbys – santé, finance et énergie en tête – ont dépensé 3,32 milliards de dollars en 2011. A 500 mètres du Capitole, une partie de cet argent atterrit dans les paumes des parlementaires sous la forme de chèques remis lors de soirées de levées de fonds à l’abri des regards, dans de charmantes maisons de villes. “Le Congrès est en session cette semaine, donc il peut y avoir des dizaines de réceptions de levée de fonds, chaque jour…”, explique à l’AFP Kathy Kiely, rédactrice en chef de la Sunlight Foundation qui milite pour une plus grande transparence dans la vie politique.

Le nombre de ces réceptions, légales, illustre la place croissante occupée par l’argent dans la politique américaine, pour financer des campagnes de publicité de plus en plus chères dans un contexte de dérégulation des financements politiques. En cette belle journée de mai, 14 réceptions ont été comptabilisées par Sunlight dont un petit-déjeuner pour John Garamendi au club démocrate (de 1.000 à 5.000 dollars par personne); un déjeuner au club républicain Capitol Hill pour Michael Fitzpatrick (500 à 1 000 dollars); ou encore une fiesta mexicaine pour le démocrate Ed Pastor dans les locaux d’une société de lobbying (500 dollars pour un particulier, 1 000 dollars pour un comité d’action politique).

“Un lobbyiste à Washington ne mourra jamais de faim, car il est invité à des dizaines de petit-déjeuners, de déjeuners, dîners… Le seul hic est que le prix oscille entre trois et quatre chiffres. Ça fait cher les oeufs brouillés”, dit Kathy Kiely. Barack Obama a levé un record de 15 millions de dollars pour sa campagne lors d’un dîner à Hollywood le 10 mai. Les convives avaient payé jusqu’à 40.000 dollars le droit de dîner avec le président américain.

Ed Pastor arrive à pied de l’hémicycle, un dossier sous le bras. Elu de l’Arizona depuis 1991, il a déjà levé 530.845 dollars pour les élections de novembre, mais il a plus d’ambition. “On essaie de lever le plus d’argent possible”, s’exclame le représentant, qui s’arrête quelques minutes pour répondre à l’AFP. “Sans argent, une campagne n’ira pas très loin. Il faut de l’argent pour faire des mailings, pour acheter des publicités à la télévision, à la radio… Il faut de l’argent donc il faut en demander”.

Est-il influençable ?

Les contributeurs “ont de l’influence parce que les entreprises d’Arizona emploient des habitants de l’Arizona. Je dois reconnaître le fait que les gens que je représente doivent travailler, et je dois m’occuper de leurs intérêts”.

L’élu ne laissera pas rentrer la caméra de l’AFP mais confie que, parmi les invités de sa fiesta, figurent sans doute des représentants des industries de la défense et minières, bien implantées dans sa circonscription. De fait, les géants de la défense General Dynamics, Lockheed Martin, BAE Systems et Raytheon figurent parmi les grands donateurs de la campagne d’Ed Pastor, selon les chiffres publiés par opensecrets.org.

En campagne, représentants et sénateurs peuvent consacrer 20 à 30 heures par semaine à solliciter de l’argent, au téléphone ou dans des réceptions, estime John Wonderlich de la Sunlight Foundation.

Le roi des lobbyistes se repent

Après 43 mois de prison, Jack Abramoff a l’énergie du converti. Au sommet de sa gloire, il dirigeait une équipe de 40 lobbyistes et avait ses entrées à la Maison Blanche. Condamné en 2006 pour corruption, il met depuis sa sortie de prison son zèle au service de la réforme des lois sur le lobbying, pour interdire tout don. “Si vous parlez à un membre du Congrès, il va vous dire que son vote n’est pas à vendre pour un chèque de 2.000 dollars”, s’amuse Jack Abramoff devant l’AFP. “Le problème est que dès que vous faites une chose pour laquelle on vous est reconnaissant, soit l’on exprimera cette gratitude ouvertement et on fera quelque chose pour vous en retour, soit on vous considèrera plus favorablement”.

Parmi les autres réformes promues par la Sunlight Foundation, l’obligation pour tous les lobbyistes de s’enregistrer, et la déclaration en temps réel de tous les dons politiques, au lieu de six mois, afin de repérer immédiatement les votes de complaisance. L’ironie de la situation est éclatante. Pour faire avancer sa cause au Congrès, la Sunlight Foundation a embauché sa propre lobbyiste.

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