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Régis Jauffret, des larmes au rire

Régis Jauffret était à New York en voyage éclair, invité par le journaliste Olivier Barrot à la Maison Française de NYU. L’auteur des Microfictions (2007) , de Lacrimosa (2008) ou plus récemment de Tibère et Marjorie (2010), parmi les dizaines de romans qui composent son œuvre, décrit l’absurdité du monde avec une noirceur libératrice. «  Je constate que la littérature, comme le reste, c’est la farce et la tragédie, les larmes et le rire arrivent toujours ensemble. » Rencontre avec une personnalité singulière,  désespérément drôle .

«Si on est bien inséré dans une vie, je ne vois pas pourquoi on serait tenté d’en créer une autre, pourquoi on devrait doubler la réalité. La littérature est une histoire de déprimés. » Dans le hall de son hôtel au coeur de Times Square, les yeux de Régis Jauffret disent la douleur de vivre. Pour affronter le désarroi, il s’empare des mots comme un bouclier, et explore les formes sans entraves. Dans ses livres, les partis pris formels changent. Son premier ouvrage, les Gouttes (1985), est d’abord une pièce de théâtre. On pioche dans les 500 histoires courtes de ses Microfictions (2007) comme dans une encyclopédie cinglante du genre humain. Dans Univers, univers (2003), on observe la cuisson d’un gigot sur 600 pages au côté d’une héroine qui questionne son existence à s’en faire éclater les neurones. On parcourt la correspondance entre un homme et une femme, à cheval entre le monde des vivants et celui des morts, dans le superbe  Lacrimosa.« Je suis un peu comme un ethnologue qui, lorsqu’il est resté longtemps dans une tribu, a envie d’aller vers de nouveaux visages, de nouveaux paysages. Si je ne prenais pas de nouvelles directions, j’aurais limpression d’écrire toujours le même livre. » Le théâtre a d’ailleurs toujours rythmé son parcours. En 2008, ses Microfictions ont été mises en scène au Rond-Point. Plus tard, Régis Jauffret y a lu Lacrimosa et a adoré ça. L’année dernière à Washington, les Microfictions ont étées jouées par des acteurs français et américains. « Je ne suis pas un grand spectateur, comme je suis insomniaque, je m’endors!  J’aime le théâtre en tant que personne qui l’écrit, et je crois qu’un texte qui tient debout, tient aussi au théâtre. »

Il travaille dans l’exigence, car, comme disait Artaud : « les trois quarts de la littérature sont de la cochonnerie ». Dans Lacrimosa, l’auteur se ridiculise, s’insulte d’avoir osé écrire sur la mort de cette amie qu’il n’a pas su aimer assez lorsqu’elle était encore en vie.Chez Jauffret, l’autocritique est presque un plaisir : « J’aime beaucoup me ridiculiser, de toutes façons, en se donnant des coups de poings soi-même, on ne se fait jamais très mal. » Et puis la véritable autocritique est impossible :  « Même Rouseau, dans ses Confessions, n’y arrive pas. Il abandonne ses quatre  enfants aux Enfants trouvés mais sa plus grande confession, c’est finalement d’avoir volé un ruban, c’est dire. »

Puisque, selon lui,  la littérature est une question d’honnêteté, Régis Jauffret  nous livre son sentiment tragique de l’existence sans fioritures. Entre le genre de la comédie et celui du drame,« élaborés, superficiels », Jauffret préfère les situations tragiques où la farce n’est jamais loin. Comme chez Proust, sa première grande émotion de lecteur, quand  « Madame Verdurin se décroche littéralement la machoire de rire ».

Régis Jauffret s’attaque au monstre qui sommeille en chacun de nous, se passionne pour l’affaire du banquier suisse assassiné, Edouard Stern, dans son roman Sévère. Il rédige en ce moment un ouvrage inspiré de la vie de Joseph Fritzl, l’homme qui séquestra sa fille pendant 24 ans :  « Dans le champ clôt des tribunaux, toute la société se retrouve, et c’est le devoir de l’écrivain de témoigner de la tragédie de son époque. » Ce devoir-là a ses limites, car lorsqu’un écrivain s’empare du réel, il est cloué au pilori. Cette situation est alarmante, dit-il : « On nous demande d’écrire comme si la littérature était un square, et encore. Avec des enfants imaginaires, des gens imaginaires, qui ne pourraient surtout pas se reconnaître ! C’est une situation inédite et le débat doit être posé. »
Au bord du gouffre, qu’il observe et décortique avec une plume impitoyable, raide et terriblement honnête, l’écrivain construit une œuvre superbe.
Lorsque plus tard dans la journée,  Régis Jauffret se retrouvera face à Olivier Barrot, à NUY pour discuter en public de son oeuvre, il aura soudain, au détour de la lecture d’extraits de ses livres, un fou rire  incontrôlable. Lorsqu’il n’y a plus d’espoir, mieux vaut mourir de rire.

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