Subscribe

Remakes: quand l’Amérique copie la France

En mai dernier, Will Smith a annoncé le rachat des droits de Bienvenue chez les Ch’tis, film phare de l’année 2008, que vingt millions de Français ont vu au cinéma. Trois Hommes et un Couffin, La Totale, Les Fugitifs, la liste des films français qui possèdent un remake américain est longue. Les spécialistes de la branche analysent le phénomène.

« Environ 60 ou 70 remakes américains de films français ont été réalisés depuis les années 30 », estime Lucy Mazdon, maître de conférences à l’Université de Southampton en Grande-Bretagne. « Beaucoup de scenarios de différentes nationalités ont toujours été achetés par Hollywood, mais la France, l’un des pays européens les plus productifs en matière de films, est de loin la première à être concernée par cette pratique».

A l’origine de ce phénomène, plusieurs raisons. « Traditionnellement, les téléspectateurs américains ne sont pas friands des films doublés », affirme Lucy Mazdon. « Au lieu de mettre des sous-titres, ils réalisent une version anglaise du film, qui trouvera un marché sur le sol américain, contrairement au film français ». Pour Carolyn Durham, professeur de Français et de littérature comparée à l’Université de Wooster dans l’Ohio, « ceci est principalement vrai pour les comédies françaises, qui dominent le marché des remakes américains ».

Selon Carolyn Durham, un autre élément doit être pris en compte : « Les films français sont perçus par la société américaine comme artistiques ». L’action du célèbre Trois Hommes et un Couffin, de Coline Serreau, se déroule par exemple dans un appartement bourgeois-bohème, ce qui ne correspond pas aux standards de la population américaine. « Le remake, Three Men and a Baby, une simple comédie Disney, a trouvé un marché plus important, et a connu un très grand succès », compare-t-elle.

Réaliser un film adapté aux demandes du marché américain est donc l’enjeu principal. « Une étape clé de ce processus est de faire un remake avec des acteurs anglophones célèbres », continue Carolyn Durham. « C’est l’un des points faibles des films français : les acteurs sont méconnus du public américain, alors que les acteurs célèbres attirent une audience supplémentaire ». Ainsi True Lies, adaptation américaine de La Totale, doit en grande partie son grand succès à la présence d’Arnold Schwarzenegger et de Jamie Lee Curtis.

Même si certains remakes sont très fidèles à la version originale du film, comme The Birdcage, version américaine de La Cage aux Folles, « souvent, les adaptations se résume à l’achat d’une bonne idée », analyse Carolyn Durham. « Les scénarios achetés subissent ainsi de nombreux changements, souvent d’ordre culturel, pour correspondre à la mentalité des différentes audiences ». Les remakes américains des années 1990 tendent ainsi à être plus moralisateurs. « Dans Cousins, remake de Cousins, Cousines, les amoureux doivent souffrir avant d’être réunis à la fin », Poursuit-elle. Les adaptations sont également connues pour être plus gaies que leurs originaux français, et plus riches en action, même lorsqu’il s’agit de comédies.

Malgré le succès en France de certains remakes américains, comme Three men and a baby, ou True Lies, ces derniers n’ont pas bonne presse auprès des critiques français. Et pour cause, ils noient les originaux dans une mer de films grands budgets et empêchent la diffusion du cinéma français aux Etats-Unis. Pourquoi les réalisateurs français acceptent-ils alors de vendre leurs scénarios ? « Dans la plupart des cas, ils n’ont aucune chance d’être distribués aux Etats-Unis, ils préfèrent donc vendre leurs scenarios car cela rapporte de l’argent », expose Lucy Mazdon. « Certains américains achètent même les droits du film, pour être sûr qu’il ne sorte pas aux Etats-Unis avant que le remake américain soit diffusé dans les salles ». Julien Duvivier a de cette manière vendu les droits de Pépé le Moko, film sorti en 1937, et qui a donné naissance à l’américain Algiers, en 1938.

Les studios américains sont de leur côté prêts à débourser des sommes importantes pour détenir le scénario d’un film français. « Lorsque ce dernier a reçu un bon accueil de la part du public, c’est synonyme de valeur sûre pour les Américains, qui s’empressent de racheter le scénario », poursuit Lucy Mazdon. « Mais la plupart des remakes américains ne connaissent que rarement un grand succès ». Ainsi, l’adaptation d‘Un indien dans la ville, Jungle 2 Jungle, réalisé en 1997, n’a pas remporté l’adhésion du public américain.

Même si la pratique du remake est monnaie courante depuis les années 30, elle évolue au fil des ans. « Dans les années 30 et 40, les grands studios avaient le monopole sur les productions cinématographiques », détaille Lucy Mazdon. « Peu de place était laissée au cinéma indépendant ou étranger, il y a donc eu beaucoup de remakes créées à cette époque ». Puis, en 1948, les grands studios de cinémas n’ont plus eu le droit de contrôler la production et la distribution des longs-métrages comme auparavant. En conséquence, moins d’adaptations ont été réalisées aux Etats-Unis à cette époque. « Cependant, depuis les années 80 et surtout 90, la donne s’est inversée de nouveau, abreuvant les Etats-Unis, et donc le monde entier, de remakes de films français ».

 

Lucy Mazdon et Carolyn Durham ont toutes deux travaillé sur la question des remakes américains de films français:

 

Lucy Mazdon, Encore Hollywood: Remaking French Cinema, British Film Institute

Carolyn Durham, Double Takes, Culture and Gender in French Films and Their American Remakes, UNPE

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Related