Subscribe

Richard Kuisel : “L’anti-américanisme est lié aux politiques”

L’historien américain Richard Kuisel a découvert la France pour la première fois en 1960. Fasciné par les différences culturelles entre sa nation et l’Hexagone, ce professeur à l’Université de Georgetown publie en 2012 The French Way – How France Embraced and Rejected American Values and Power, qui analyse les relations franco-américaines des années 1980 à 2000. Entretien.

France-Amérique : Qu’est-ce qui vous a amené à écrire ce livre ?

Richard Kuisel : Après la guerre en Irak, l’administration Bush était désireuse de comprendre l’anti-américanisme en tant qu’enjeu mondial et le gouvernement a invité des experts – dont je faisais partie – à participer à des discussions à ce sujet. Plus j’y réfléchissais et plus il était clair que l’anti-américanisme était une question historique, qui ne concernait pas que les trois dernières années.

Pourquoi vous arrêter au début des années 2000 ?

En tant qu’historien, je suis mal à l’aise avec le passé récent. Les années 2000, c’est déjà suffisamment proche. Par ailleurs, je ne voulais pas m’attaquer à 2003, la guerre en Irak, l’administration Bush, Chirac, etc. C’est un autre problème qui mérite un livre à lui tout seul.

L’année 2003 est considérée comme un tournant dans les relations franco-américaines. Comment a évolué l’anti-américanisme ?

A regarder les sondages, il y a toujours 10 à 15% de l’opinion qui ont un réflexe anti-américain. C’est une constante. Ce qui a changé, c’est que des années 20 aux années 50, l’anti-américanisme reposait sur l’idée qu’il fallait résister à la modernité américaine. Aujourd’hui, la France est trop américanisée pour tenir ce genre de propos. Et l’anti-américanisme est lié aux politiques. Autrement dit, la France ne rejette pas qui nous sommes mais ce que nous faisons : la peine de mort, le démantèlement des protections sociales, un marché fondamentaliste, notre politique étrangère, notre utilisation de la force…

Les Français ont-ils des idées arrêtées sur les Américains ?

Ils ont hérité d’un discours très daté sur les Etats-Unis, qui remonte au 19e siècle, si ce n’est plus loin. Les Américains sont matérialistes, violents, vulgaires, excessivement religieux, conformistes. Ces stéréotypes ont la peau dure. Quand j’étais en France, on me disait : “toi tu n’es pas un vrai Américain, tu es une exception !” parce que mes comportements ou mes opinions remettaient en question le stéréotype de l’Américain qu’ont les Français. Je n’aime pas manger à McDonald’s, aller à Disneyland, j’étais critique de l’administration Bush, je ne possède pas d’arme à feu, je suis contre la peine de mort, et ainsi de suite. Donc, pour les Français, je n’étais pas comme les Américains. C’est dangereux de penser ainsi.

Pourquoi ?

Parce que l’anti-américanisme est toujours là, latent, et à la moindre altercation, ces opinions vont ressurgir. Prenez l’exemple de l’Irak. Tout a changé en 2003 parce que le comportement de l’Amérique et de Bush confirmait toutes ces appréhensions, selon lesquelles nous voulons dominer, nous sommes prêts à utiliser notre force militaire pour obtenir ce que l’on veut, etc.

Les stéréotypes sur la France sont-ils également datés ?

Oui, les Américains se réfèrent encore au vin et au fromage. Jamais aux centrales nucléaires ou au TGV.

Vous analysez le point de vue français sur les Etats-Unis. L’inverse serait-il aussi pertinent ?

C’est une relation asymétrique. Si les Français se préoccupent des Américains, l’inverse n’est pas vrai. Les Français font l’erreur de penser qu’ils ont un rayonnement, que tout le monde respecte la culture française, mais ce n’est vrai que d’une petite élite en Amérique. Sauf peut-être quand la France se met en travers de notre chemin en matière de relations internationales… Là, ça nous intéresse.

Qu’en est-il alors pour les autres pays d’Europe : la France est-elle la seule à entretenir un rapport compliqué avec les Etats-Unis ?

La France est le seul pays européen – à part peut-être l’Angleterre – à avoir l’ambition d’une influence mondiale. Elle veut être alliée mais pas alignée comme l’a formulé Hubert Védrine. Une position qui n’inspire pas confiance aux Américains. Ensuite, il me semble que les critères français d’identité nationale sont plus menacés par l’américanisation que ceux d’autres pays. Les Français se définissent largement par leur culture, leur cinéma, leur langue, la mode, la cuisine, le vin… Toutes les choses qui sont ciblées par l’américanisation via Hollywood, McDo, les vins californiens, Ralph Lauren, etc.

Le nouveau président, François  Hollande, a-t-il un rôle à jouer aujourd’hui dans ces relations ?

Hollande n’a pas fait campagne sur un thème pro ou anti-américain. Je pense qu’il va être dans la continuité avec Sarkozy. Prenons par exemple les printemps arabes. Sarkozy a mené l’Occident dans une action en Libye et aujourd’hui Hollande prend les devants en Syrie. C’est une forme d’affirmation. Je ne m’attends pas à ce qu’il y ait de grandes initiatives mais il y a un tas d’enjeux sur lesquels la France et les Etats-Unis sont en désaccord et qui pourraient poser problème. On n’est pas d’accord sur la mondialisation, sur l’environnement, sur la Turquie, Israël, l’Iran, sur l’utilisation des forces de l’ONU, etc. Des sujets qui peuvent changer la donne.

The French Way – How France Embraced and Rejected American Values and Power, De Richard F. Kuisel. Chez Princeton University Press.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Related