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Rokhaya Diallo : « La France a beaucoup à apprendre des États-Unis en matière de diversité »

Ses prises de position ne passent pas inaperçues. « Tant mieux ! », vous répondra la présidente des Indivisibles*, qui espère qu’un jour la diversité de la société française sera pleinement acceptée. Invitée ce mois-ci par le gouvernement américain dans le cadre du programme de visiteurs internationaux,  Rokhaya Diallo s’est confiée à France-Amérique. Rencontre.

France-Amérique : En France, le débat sur l’identité nationale a accouché d’une souris. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Rokhaya Diallo : L’identité nationale est une question qui se pose au quotidien pour le jeune maghrébin dont on contrôle l’identité. Cela n’a rien de théorique comme le gouvernement a voulu le faire croire lors des débats. La France est discriminante. Elle reconnaît difficilement un certain nombre de ses citoyens. Voila pourquoi nous avons lancé un appel* cosigné par 100 personnalités qui dresse un état des lieux de notre pays. C’est un fait : la France est multiculturelle mais elle n’est pas reconnue comme telle par un certain nombre d’institutions. Nous appelons à un futur post-racial. Nous avons établi cent propositions concrètes pour évoluer vers une France qui cesserait la discrimination.

F.-A. : Faire évoluer les choses, c’est du déjà vu, non ?

R. D. : Vous avez raison, le constat est ancien mais cette fois-ci les propositions sont faites par des gens de différents univers (associatif, politique, économique). Nos propositions sont applicables dès demain. Rama Yade (secrétaire d’État aux sports) est cosignataire de notre appel. Valérie Pécresse, ministre de l’Éducation nationale, qui propose 30 % de boursiers dans les grandes écoles, aussi. Idem pour Jean-Paul Huchon (président PS de la région Ile-de-France). Chacun est responsable de sa proposition et nous comptons sur eux pour qu’elles aboutissent. Ils se sont engagés.

Article 1er  de la constitution française : « La France est une République indivisible (…), elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. » Vos propositions de quotas ne sont-elles pas inapplicables au regard des textes ?

À mon avis, c’est plus un prétexte qu’un réel obstacle. Les textes sont toujours modifiables quand les pouvoirs publics le souhaitent. Par exemple, la constitution a été révisée pour appliquer la parité hommes femmes en politique.

Beaucoup de Français sont contre la discrimination positive. Que répondez-vous à ceux qui estiment que c’est à chacun de se faire une place dans la société ?

R. D. : C’est un fantasme de croire que chacun réussit en fonction de son mérite. C’est une logique individualiste. Le rôle de l’État est de donner à chacun les mêmes chances, même si, parfois, cela nécessite un coup de pouce. En France, 82 % des parlementaires sont des hommes. Je ne pense pas qu’ils soient plus méritants que les femmes. Notre système facilite l’accès aux postes décisionnaires à la gent masculine. Que l’on soit une femme, pauvre ou membre d’une minorité ethno-raciale, on doit faire des efforts incroyables pour arriver au niveau des plus favorisés.

D’autres dénoncent votre appel comme une énième demande de repentance pour le passé colonialiste et esclavagiste de la France. 

R. D. : C’est très réducteur comme vision, voire raciste car cela signifierait que tous les gens qui ont signé notre appel sont noirs ou arabes. C’est loin d’être le cas. Parmi nous, certains, y compris des historiens, réclament une étude plus approfondie de la complexité de l’histoire de notre pays. L’esclavage ou la colonisation sont une partie de notre passé commun. Nous ne demandons pas réparation par rapport à un mal qu’aurait fait la France, c’est juste une demande d’égalité. La France appartient à tous les citoyens. Je ne suis pas descendante d’esclave mais la promesse de la République, c’est d’assurer l’égalité réelle à chacun. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas.

Comment définiriez-vous les différentes composantes de la société française ?

R. D. : Il y a les blancs et les non-blancs. Cette dernière appellation n’est peut-être pas objective puisque parmi les personnes maghrébines, par exemple, certains ont la peau claire. Politiquement pourtant, ils sont non-blancs. Idem pour les Asiatiques, les Africains et les personnes d’outre-mer. De toute façon, on voit dans les médias qu’il y a un traitement différent selon la couleur de peau. Les journalistes utilisent volontiers « d’origine guadeloupéenne » jamais « d’origine berrichonne ».

Apres ce séjour aux États-Unis, quel regard portez-vous sur le modèle américain dont vous vous inspirez ?

R. D. : Malgré l’enthousiasme suscité par l’élection de Barack Obama, les pesanteurs racistes demeurent. Les Français sont exemplaires car ils se mélangent dans leur vie quotidienne. Néanmoins, sur le plan institutionnel, la France a beaucoup à apprendre des États-Unis. Il faudrait une politique volontariste qui permette aux minorités d’être présentes au cinéma, à la télévision et dans le monde de l’entreprise. De ce côté-ci de l’Atlantique, tout n’est pas rose mais les choses sont beaucoup plus avancées.

Pourquoi ce retard de la société française ?Quelle personnalité politique serait la plus à même

de réaliser vos objectifs ?

R. D. : Je pense qu’aux États-Unis et en Grande-Bretagne, la question du racisme a été portée jusqu’au bout par les minorités. En France, très rapidement les partis politiques ont récupéré ce combat, comme le Parti socialiste avec SOS Racisme. Or, comment voulez-vous mener à bien un combat lorsque vous vous êtes institutionnalisé, subventionné par l’État ? En France, il n’y a pas de mouvement autonome assez puissant financièrement pour mener à bien ces revendications face au pouvoir.

R. D. : Aucune parmi celles qui sont actuellement au pouvoir. Nicolas Sarkozy a été salué parce qu’il a nommé quelques ministres noires ou arabes mais c’est une logique de coloriage. La gauche ne vaut pas mieux. Pour le coup, elle ne fait même pas semblant de s’y intéresser. Ceux qui veulent changer les choses ne sont pas aux commandes. Seul Olivier Besancenot a manifesté un vrai intérêt pour la question.

Pourquoi ne ne vous engagez-vous pas en politique ?

R. D. : Il faut tirer les leçons des années 1980 lorsque les partis politiques ont colonisé le mouvement associatif. Les milieux politiques sont ringards face aux problèmes des Français. Si j’avais pris ma carte dans un parti pour régler les discriminations, je serai encore en train de coller des affiches sur un mur du 93. Aujourd’hui, c’est le milieu associatif qui fait pression pour obtenir des réponses des pouvoirs publics. Si les visages de la classe politique changent, peut-être que je reconsidérerais la question.

* www.lesindivisibles.fr  

* Cet appel a été coécrit par Rokhaya Diallo, François Durpaire, Lilian Thuram, Marc Cheb Sun et Pascal Blanchard, à retrouver sur www.respectmag.com/appel-la-rencontre







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