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Serial babies

Aux Etats-Unis, royaume de la procréation artificielle, tenter de faire un bébé toute seule nécessite de débourser une petite fortune. En France, il faut contourner la loi. Enquête.

Pour concevoir Ninon, une adorable fillette qui fêtera ses trois ans en février prochain,  Nathalie a dû contourner la loi et franchir les frontières. Un casse-tête logistique dont elle se serait bien passé. Mais Nathalie, qui, à l’approche de la quarantaine, désirait un enfant à tout prix, réside en France, pays où l’assistance médicale à la procréation (AMP) est strictement réservée aux couples hétérosexuels infertiles. Nathalie a commencé par jeter son dévolu sur le sperme d’un donneur franco-canadien résidant en Californie. C’est un copain américain qui l’a aiguillée vers ce choix. « Lorsque je lui ai confié mon désir d’avoir des enfants et ma difficulté à trouver l’homme idéal, il m’a suggéré de me tourner vers les Etats-Unis et de me renseigner notamment auprès de la Sperm Bank of California, le seul établissement du pays à afficher une certaine éthique, les autres cliniques n’étant que des usines à bébé», raconte cette mère célibataire qui, après un échec sentimental, a renoncé à attendre vainement le prince charmant.

Donneurs sur catalogue

Sur un catalogue mis à sa disposition sur le site Internet de la Sperm Bank of California, basée à Berkeley, à mille lieux de chez elle, elle a opté pour un donneur ouvert d’esprit, grand, intelligent et « aux caractéristiques physiques plus proches de celles d’un rugbyman que d’un marathonien », explique-t-elle. « Surtout, j’ai été séduite par le fait que ce donneur déclarait qu’il avait été élevé dans une famille très aimante et qu’il trouvait normal qu’un enfant issu d’un don de sperme puisse vouloir se renseigner sur ses origines », précise Nathalie. Pionnière du genre, la Sperm Bank of California a été la première du pays à établir en 1983 un « identity-release program» afin de permettre à ses clientes de choisir un donneur qui accepterait de sortir de l’ombre à la majorité de l’enfant. Aujourd’hui, 80% des hommes qui vendent leur sperme à cet établissement pour arrondir leur fin de mois sont des « open donneurs ». « Nous répondons à la demande de nos clientes, essentiellement des lesbiennes ou des mères célibataires, qui souhaitent offrir à leurs enfants, lorsqu’ils auront 18 ans,  la possibilité de contacter le donneur, qui reste bien entendu dégagé de toute obligation parentale », explique Alice Ruby, la directrice de cet établissement.  Pour Nathalie, il a fallu contourner la directive européenne sur les tissus et cellules humains qui limite l’importation de sperme made in USA vers l’Europe, en imposant des règles très strictes en la matière. « Avant 2004, date de l’adoption de cette directive, l’Europe représentait 10% de notre marché. Aujourd’hui, rares sont nos clientes européennes», regrette Alice Ruby.

Bébés en série ?

C’est au Danemark que Nathalie a choisi d’effectuer sa fécondation in vitro, car ce petit pays nordique, bien plus proche de la France que les Etats-Unis, permet, depuis 2006, aux femmes seules (ou en couple homosexuel) de recourir à la procréation médicalement assistée. Seul hic : le Danemark impose l’anonymat du don de sperme. Nathalie a donc été obligée de cacher à la clinique danoise le fait qu’elle avait choisi le sperme d’un open donneur. Pour la bonne cause, argumente-t-elle : «Car je tenais à offrir à ma fille la possibilité d’obtenir à sa majorité, si elle en manifeste le désir, un nom et une adresse», précise-t-elle. Cerise sur le gâteau, Nathalie a déjà identifié à ce jour un demi-frère et une demi-sœur pour Ninon, la Sperm Bank of California permettant aux personnes ayant utilisé le même donneur de rentrer en contact. «Je sais que ma fille est le 5e enfant issu de ce donneur. Je suis en contact avec un couple de lesbiennes en Californie, mamans d’une petite fille, ainsi qu’avec une mère célibataire qui réside en Arizona, mère d’un petit garçon. Et même si ces derniers résident aux Etats-Unis, Ninon pourra choisir, lorsqu’elle sera en âge de le faire, d’avoir des relations ou non avec ses frères et sœurs issus du même donneur», explique Nathalie. Pourtant la famille de Ninon pourrait dangereusement s’agrandir… Si la Sperm Bank of California est l’une des rares banques de sperme du pays à  imposer une limite de 10 familles par donneurs, Nathalie reste cependant consciente que l’industrie de la fertilité aux USA n’est pas régulée et qu’en l’absence de fichier centralisé, rien n’empêcherait ce même donneur d’aller vendre son sperme ailleurs. « Je sais qu’aux Etats-Unis, il y des centaines d’enfants issus du don de sperme d’un même donneur», reconnaît Nathalie.

Anonymat contre marchandisation ?

En France, le principe de l’anonymat du don de sperme reste sacro-saint. Lors de la révision des lois de bioéthique en février dernier, les députés ont voté contre la levée de l’anonymat des dons de gamètes, avec l’argument d’éviter la commercialisation des bébés sur le modèle américain. Car en France, anonymat et gratuité vont de pair. «L’anonymat permet au donneur de se considérer totalement libre et aux parents de pouvoir eux-mêmes accepter un don sans se trouver tributaire d’une dette vis-à-vis du donneur qu’ils ne pourront jamais rembourser », explique le professeur Jean-Philippe Wolf, chef de service du CECOS (Centre d’études et de conservation des œufs et du sperme) de l’hôpital Cochin à Paris. « De plus, pour assurer la gratuité, l’anonymat est nécessaire. Car à partir du moment où le don de sperme ne serait pas anonyme, chacun pourrait fixer son prix en fonction de la valeur estimée de son sperme», ajoute-t-il. Pourtant, l’association PMA (Procréation Médicalement Anonyme) continue de militer en France pour un accès contrôlé aux origines à la majorité de l’enfant. Car pour Pauline Tiberghien, la présidente de l’association, « Le choix de connaitre ou d’ignorer ses origines ne devrait appartenir qu’au principal intéressé : l’enfant».

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