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Seule Fanny Agostini

Jean Le Gall aime le mot, qu’il soit beau ou gros. Il vit et respire l’écriture. Chaque mois, il vous emmène dans son univers au gré de ses lectures…

Fanny Agostini a fait son apparition dans le monde quotidien. C’était il y a un peu plus d’un an. Depuis, nous sommes forcément nombreux à avoir entendu son pépiement optimiste, à l’avoir remarquée dans le vacarme télévisuel. Fanny Agostini est une présentatrice météo. Aujourd’hui vaguement inconnue, Fanny Agostini méritera bientôt la renommée. Elle est fascinante, Fanny, avec sa bobine de commerçante sympa, figure des Halles, héroïne du centre du Bourg. Elle sent bon la faisselle, l’AOC, le rocamadour, la presse quotidienne régionale. On l’imagine à vélo, harcelée de lumières estivales, la robe fleurie, ses genoux plus brillants que du beurre véritable. Ce qu’elle devient suggestive lorsque, sa main à plat sur la carte de France, elle nous paraît caresser la poitrine velue d’une gloire locale. Naïve comme une toile du Douanier Rousseau, elle ne voit ni épouvante ni corruption à flirter avec la France. Et soudain Fanny s’enhardit, ses yeux explosent : « Regardez-moi ce bon gros soleil ! » nous dit-elle, ainsi qu’elle désignerait un énorme concombre sur son étal. C’est un fait tout à fait vérifié, Fanny Agostini adore le soleil. Un matin d’octobre, il y avait des petits soleils partout sur notre hexagone et Fanny était par-delà le plaisir, toute saisie d’une extase émouvante qui me fit regretter l’époque, si elle existât un jour, où la beauté n’était pas encombrée du vice. Une nuit que les draps me collaient, j’ai formé ce rêve étrange : où Fanny Agostini serait invitée au château de « Mont Dragon ». Laissez-moi vous raconter la suite.

Nous sommes au cœur du Limousin, en 1942. Quelques ruisseaux, le moutonnement des collines, un vallon, quand apparaît le fameux château : « Avec ce cintre brillant et ces rectangles de lumière épars, le château de Mont-Dragon prenait plus encore l’aspect d’un décor de théâtre d’où allaient sortir, en costumes fantastiques, les acteurs de quelque opéra de rêve et de mystère ». Georges Dormond découvre Mont-Dragon ; il vient y prendre ses fonctions d’écuyer principal. Une veuve et sa fille, respectivement Germaine et Marthe de Boismênil, vivent là, entourées de quelques personnages secondaires qui entretiennent leur ennui et polissent leur inaction.

Rapidement, Dormond confirme l’excellente réputation de son professionnalisme. Il attise néanmoins le ressentiment de Marthe et du vieux palefrenier car sûrement ressentent-ils la nature fondamentale de l’écuyer : dominer à tout crin, dominer les femmes et les chevaux. Il est certes laid au premier abord, mais le temps d’un regard plus appuyé, Dormond se fait séduisant, son charme envoûte et sitôt déshabille, joignant la menace à l’exécution comme un baiser de vampire peut plaire et horrifier à la fois (selon les honnêtes témoignages).

Juillet arrive, les quelques femmes du château s’assujettissent à la bestialité de l’été et aux projets de Dormond. Il est une saloperie toute masculine : il laisse traîner des ouvrages licencieux pour que la jeune Marthe s’en empare et apprenne ce que les conventions adultes lui dissimulent de honteux et d’universel ; il joue avec sa mère abandonnée et la comble là où la nature fait sourdre le plaisir. Germaine qui, digne en toutes circonstances, obéit jusqu’aux instructions les plus folles de l’écuyer et se déshabille complètement, aux limites du jardin, en plein jour : « le vent lui aiguisait les seins et les faisait durcir. Il passait entre ses bras et son torse, entre ses cuisses, y insinuant une caresse révulsive comme le sourire ordinaire de Georges ».

Georges Dormond, son « sourire sinueux », son « visage de plâtre », ses « yeux experts », fait cabrer les juments et les femmes. Réduire, soumettre, humilier : la force de sa sécheresse. « Dormond s’était levé de mauvaise humeur bien qu’il eût pu, dans la soirée précédente, renouveler sa provision de tabac. N’aimer personne ne va pas sans conséquence, ni sans poids. Il y a pour les cœurs égoïstes de durs matins ». Oui, Dormond reste insensible, le cœur racorni, inatteignable. J’en suis venu à me demander quel phénomène ou quelle femme pourrait le faire vaciller, quelle femelle de bonté pure pourrait annuler la puissance de ses procédés et convertir ses perversions en sentiments ; j’en étais à ces questions, encalminé dans mon canapé, quand la météo du jour m’apporta la réponse. Seule Fanny Agostini.

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En 1950, Julien Gracq écrivit : « Le seul roman français qui m’ait vraiment intéressé depuis la Libération, est un roman obscur de Robert Margerit, Mont-Dragon ». On sait combien Gracq était avare d’honneurs, pour lui-même et pour les autres. C’est dire l’immense qualité de ce roman qui, j’en jure déjà, sera le bagage d’une vie.

« Mont-Dragon », Robert Margerit, Editions La Table Ronde, collection la petite vermillon

Ce livres peut être commandé auprès de notre partenaire, la librairie Contretemps, à l’adresse suivante : librairiecontretemps@sfr.fr

Jean.legall1@gmail.com

 

 

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