Subscribe

Sex, law and politics: l’affaire DSK vue par le sociologue Eric Fassin

Intitulé “DSK Scandal: transatlantic reflexions on sex, law and politics” , le colloque organisé par l’Institut d’études françaises de l’Université de New York et l’Ecole de Droit Cardozo les 1er et 2 décembre derniers a réuni des universitaires français et américains. Point de vue du sociologue Eric Fassin, professeur à l’Ecole normale supérieure et l’IRIS, à l’issue de ces rencontres.

Qu’est-ce que l’affaire DSK révèle des différences, voire des divergences, entre la société américaine et française ?

Toutes les personnes qui s’intéressent à l’affaire DSK d’un point de vue transatlantique remarquent qu’il y a des différences en termes de droit, notamment sur des aspects tels que le ‘perp walk’ (ndlr: présentation à la presse d’un suspect menotté, organisée par la police). On a beaucoup insisté en France sur la présomption d’innocence, qui serait constitutive de notre identité nationale. Dans notre colloque, un juriste de Yale suggérait que le modèle d’égalité face à la loi aux Etats-Unis serait celui d’une ‘égalité par le bas’, qui consisterait à traiter mal tous les prévenus, alors qu’en France, l’idéal serait celui d’une ‘égalité par le haut’, qui viserait à traiter tout le monde avec respect.

Immédiatement se pose la question de différence entre la réalité et ses représentations, c’est-à-dire de la façon dont se raconte l’histoire. La mise en scène de ces différences tend évidemment à les exagérer. Cependant, quelle que soit la manière dont elles ont été soulignées, aucun des participants n’en a conclu qu’il y aurait une bonne Amérique et une mauvaise France, ou inversement une bonne France et une mauvaise Amérique. C’est vrai aussi dans la société française : un certain manichéisme a reculé. On peut ensuite se demander dans quelle mesure les différences qui préexistaient à l’affaire ont été bousculées. A travers les débats qui ont eu lieu autour de l’affaire DSK – sur le féminisme, la séduction, le partage entre vie privée et vie publique –, on peut observer qu’une certaine culture politique française, considérée comme intemporelle, a justement été ébranlée, au moins provisoirement.

Vous parlez d’un ‘moment DSK’, comment caractérisez-vous ce moment ?

Si on peut parler d’un moment, c’est qu’il s’agit d’un événement : d’un côté, il reflète un état de fait préexistant; d’un autre côté, cet état de fait se trouve remis en cause, justement à ce moment-là. Un scandale, une affaire, une controverse peut être l’occasion de mettre toutes sortes de questions sur la table. Ça donne un espace, mais aussi un langage pour parler de toutes sortes de rapports de pouvoirs dans la société et redéfinir ainsi ce qui est légitime ou illégitime. En ce sens, l’affaire DSK est comparable à l’affaire Clarence Thomas, en 1991. C’est ce que j’appelle, en empruntant une expression de Marcel Mauss, un ‘fait social total’, dont la portée excède le fait divers ou le cas individuel. Comme l’affaire Clarence Thomas il y a 20 ans, le scandale DSK cristallise beaucoup de choses à l’œuvre dans la société, tout en leur donnant une formulation, une expression.

Une telle affaire parle effectivement, non seulement de genre et de sexualité, des rapports de pouvoir entre hommes et femmes, mais aussi des rapports de classe, de race, de l’immigration et du FMI, donc des rapports économiques internationaux, ou encore des rapports entre la presse et la politique, puisqu’une des raisons du silence des médias français sur certaines pratiques tient à leur proximité, sans doute plus grande qu’aux Etats-Unis, avec le monde politique. Certains ont d’ailleurs critiqué le fait qu’on profite de cette affaire pour parler d’autre chose, par exemple de féminisme. Il me semble pourtant que ce n’est pas une mauvaise occasion pour parler de féminisme.

Pensez-vous que la parole des féministes a été entendue ?

Beaucoup ont mis l’accent sur ce que cette affaire révélait de résistance au féminisme. Ce qui s’est passé, non seulement au Sofitel mais dans tous les commentaires qui ont fleuri à cette occasion, révélait qu’il reste acceptable de jouir de sa position de pouvoir, en particulier dans le monde politique. Mais je pense qu’il est important de penser non seulement les résistances de tous ceux et celles qui ont voulu minimiser cette affaire, mais aussi le fait que le sexisme ordinaire dans la vie publique ne va pas plus de soi, qu’il est aujourd’hui contesté. Le scandale provoqué par cette affaire signifie aussi que la norme de ce qui est acceptable, ou intolérable, est en train de changer.

En France, à l’inverse des Etats-Unis, on a beaucoup insisté sur les rapports de séduction. Or, si l’on aurait tort de considérer que la séduction équivaut toujours à de la violence, on ne peut pas non plus ignorer que les rapports de séduction se jouent dans un contexte social d’inégalité entre hommes et femmes. Sans même parler de viol, on peut alors se demander quelles peuvent être les conditions d’un consentement libre dans une relation comme celle entre Nafissatou Diallo et Dominique Strauss-Khan, étant donné les différences de classe, de race, de genre, d’âge, et plus généralement de pouvoir.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Related