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Sophie Matisse: les couleurs éclatantes d’une illusioniste

Plus que d’un nom, Sophie Matisse a hérité de son arrière-grand-père, Henri Matisse, la passion pour la peinture. Le temps d’une collaboration avec le créateur de parfum Kilian Hennessy, l’artiste a délaissé ses toiles pour peindre cinquante flacons en verre et leurs coffrets. Rencontre avec la peintre à l’occasion de la sortie de cette série limitée. Cet article est tiré du magazine France-Amérique de décembre 2008. Pour vous abonner, cliquez ici.

Assisse au pied d’un escalier en bois, pinceau à la main, Sophie Matisse peaufine les derniers flacons qu’elle réalise pour le créateur de parfum Kilian Hennessy. En s’approchant de plus près, on se rend compte que ce n’est qu’une illusion, un trompe-l’œil, une paréidolie…. Preuve que l’arrière-petite-fille de l’illustre peintre Henri Matisse a réussi son coup. Les escaliers sont ceux de son tableau « The Staircase Group » qu’elle a réalisé en 2001.

L’artiste est, elle, bien réelle. Pieds nus et radieuse, vêtue vieux pull taché de peinture, Sophie Matisse est concentrée. D’habitude, elle s’exprime sur des toiles. Mais depuis mai, elle passe son temps dans son atelier situé au sud de Manhattan à peindre les 50 flacons en verre que Kilian Hennessy lui a confiés. La collaboration entre le petit-fils du fondateur du groupe LVMH et l’arrière-petite-fille d’Henri Matisse a débuté au printemps dernier lorsque son défunt mari, le peintre et sculpteur Alain Jacquet, est tombé malade. Précurseur du pop-art en France, il est décédé le 4 septembre d’un cancer à New York à l’âge de 69 ans. « Le projet est tombé au bon moment. Ça m’a permis de m’exprimer. Il y a beaucoup d’amour dans ces bouteilles mais j’ai envie que les gens se sentent libre de ressentir ce qu’ils veulent », explique Sophie Matisse.

L’homme qui a partagé sa vie pendant plus de vingt ans et le père de sa fille Gaia âgée de 15 ans, a souvent été une source d’inspiration, notamment pour ce projet. « La série de peintures d’Alain intitulée Camouflages m’a influencée. Je voulais rendre hommage à notre vie commune. Chaque flacon va être signé, numéroté et daté, en rose ou orange, la combinaison de ses deux couleurs préférées», confie l’artiste. Plus que des flacons de parfum, ce sont des œuvres d’art. Sophie Matisse a tenu à les rendre singuliers en dessinant des motifs différents sur chaque bouteille. Parmi ces 50 flacons, le premier qu’elle a peint se distingue par sa valeur sentimentale. « Il est spécial car c’est le seul qu’Alain a vu avant de mourir. Il m’a dit que ce n’était pas mal », confie t-elle avant d’éclater de rire. « Pas mal chez lui, ça veut dire très bien », ajoute-t-elle. Ce flacon approuvé par le peintre et chéri par la veuve sera destiné à une œuvre caritative.

Le clan Matisse

Un autre homme hante son atelier et ses œuvres. Il s’agit de son arrière-grand-père, le chef de file du fauvisme Henri Matisse. Pas facile de devenir artiste lorsque que l’on est une descendante d’un des plus grands peintres du XXème siècle. Sophie Matisse en sait quelque chose. « Il occupait une telle place dans la famille que mon père en parlait le moins possible pour nous protéger. C’était un personnage si énorme que pour exister à côté de lui ce n’était pas évident », se souvient-elle. Un phénomène dont elle a pris conscience dès son plus jeune âge. « Lorsque j’avais cinq ans, je suis allée en colonie de vacances. Des adolescentes n’ont pas arrêté de me harceler sur mon patronyme. Je ne sais pas pourquoi cette anecdote m’a marquée. Mais au fond, ce n’était rien comparé à ce que je m’infligeais », poursuit-elle.

Sa famille redoutait sa vocation d’artiste de peur qu’on ne la compare sans cesse à son aïeul. Au fil du temps et grâce au soutien de son mari, elle a pu « exister enfin en tant que peintre ». « Je n’ai plus d’énergie à gaspiller pour ce genre de complexe. Je veux vivre ma vie et peindre », dit-elle fièrement. Elle ne cache plus l’influence de son arrière-grand-père dans ses œuvres. Les flacons de parfum tout comme ses tableaux sont éblouissants de couleur, des couleurs « non matissiennes »,  précise t-elle.

Même si cet héritage a été parfois lourd à porter, il représente aussi bien des avantages. S’appeler Matisse, « ça attire les curieux, du coup beaucoup plus de gens viennent voir mes expositions », avoue-t-elle. Son mariage et sa grossesse ont retardé sa carrière. Sa première exposition a eu lieu à New York en 2002 avec Missing People Paintings, une série de tableaux célèbres qu’elle reproduisait en gommant les personnages. Sa démarche avant d’être artistique relève de la psychologie. « Ces tableaux reflétaient un moment de ma vie où je me sentais invisible tout comme ces personnages que j’effaçais », se souvient-elle.

Cette série de tableaux, qui fut un succès public, a été accueillie nerveusement dans un premier temps par ses proches. « Ma famille disait que je ne faisais que des copies de chefs-d’œuvre célèbres et qu’il n’y avait donc aucune originalité », soupire Sophie Matisse. Au risque de se mettre toute la tribu Matisse à dos, elle a même reproduit deux œuvres de son arrière-grand-père, « Le poisson rouge » et « Les conversations ». « J’étais ravie de vivre cette expérience artistique car je faisais tout ce que qu’il ne fallait pas faire ! », plaisante Sophie Matisse. Finalement, cette série lui a permis de se faire son prénom dans le métier et de transformer son héritage en atout. « Lors de cette exposition, les gens s’amusaient à deviner quel tableau j’avais reproduit, du coup ils n’ont pas pensé à me comparer à Matisse.»

La lumière a du mal à pénétrer dans l’atelier. L’artiste a couvert les fenêtres de draps blancs. « Parfois, il y a des gens en face qui me regardent. Je n’ai ni envie d’être une distraction et ni d’être distraite », dit-elle en jetant un coup d’œil par la fenêtre. Quand elles ne meublent pas son atelier new-yorkais, ses œuvres sont exposées à la galerie Francis M.Naumann à Manhattan. Ses tableaux se vendent bien. Alors lorsqu’on l’interroge sur le prix d’un Sophie Matisse, elle reste évasive et préfère répondre avec ironie : « Ça coûte très très cher ! ». En fait, il faut compter des dizaines de milliers de dollars pour s’offrir une de ses œuvres. « Vous voyez « The Staircase Group » est évalué à 80 000 dollars. Plusieurs acheteurs sont intéressés. C’est la galerie qui s’en occupe, ce n’est pas mon problème heureusement ! » assure-t-elle, soulagée. Concernant les bouteilles de parfum qu’elle peint pour Kilian Hennessy, elles sont vendues 1500 dollars l’unité en Amérique du Nord et au Bon Marché à Paris. Même si cette collaboration avec le créateur de parfum fut enrichissante, elle ne compte pas pour autant réitérer cette expérience. « Ce projet était très personnel en raison du contexte dans lequel je l’ai réalisé, c’est pourquoi je n’ai pas envie de commercialiser ces œuvres », rappelle-t-elle.

Alain Jacquet ne la quitte pas. Son nom est sur ses lèvres à chacune de ses phrases. Lorsqu’elle rencontra « l’amour de sa vie » elle n’avait même pas la vingtaine alors que lui était déjà un homme mûr d’une quarantaine d’années. L’alchimie entre eux ne suffisait pas toujours à effacer leur différence d’âge aux yeux des autres. « Lorsque j’allais lui rendre visite à l’hôpital, les infirmières ont cru que c’était mon père ! », raconte-t-elle. Une situation qui l’amusait beaucoup mais qui n’était pas du tout au goût de son défunt mari. « Il n’appréciait pas ce genre de réflexion car ça ne montrait pas ce que nous avions vécu ensemble. » Veuve à seulement 43 ans, elle ne souhaite pas finir sa vie seule. « Je ne veux pas m’arrêter de vivre. J’ai l’impression que j’ai encore du chemin avant de rencontrer quelqu’un d’autre, mais on ne sait jamais », confie t-elle.
Concernant sa carrière qu’elle estime seulement au commencement, Sophie Matisse souhaite continuer à travailler sur les couleurs, à l’aide de cette paire de lunettes aux gros verres floutés que son père a fabriqué. « Vous ne me trouvez pas sexy comme ça ? » demande t-elle, charmeuse, en les posant sur son nez. « J’ai l’impression d’être sous l’eau avec ces lunettes », tel le poisson rouge nageant dans les œuvres de Matisse.

 

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