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Sur la planète de Mathieu Amalric

L’insaisissable acteur et réalisateur français s’est révélé au grand public américain ces dernières années en incarnant un homme complètement paralysé dans <i>Le Scaphandre et le papillon</i>, la crapule du dernier James Bond et un indic’ dans <i>Munich</i> de Steven Spielberg. Il se démarque une nouvelle fois dans <i>Les Herbes folles</i>, le dernier film d’Alain Resnais qui sort vendredi aux Etats-Unis.

Il y a des gueules qui vous marquent. Des yeux qui vous transpercent. Des propos qui vous déroutent. Des réflexions qui vous intriguent. Mathieu Amalric, l’un des grands noms du cinéma français contemporain, est en quelque sorte la somme de ces sensations. André Dussollier, son partenaire dans Les Herbes folles, le dernier film d’Alain Resnais qui sort le 25 juin sur les écrans américains, résume l’énigmatique acteur de 44 ans en deux mots « poker face », avant de préciser : « On aime bien tous les deux aborder des choses un peu absurdes, étranges, qui n’ont ni queue ni tête ou sont menaçantes ».

Assis un matin de septembre dans une pièce impersonnelle d’un hôtel new-yorkais, Mathieu Amalric donne tout leur sens aux mots de Dussollier. Il semble prisonnier d’une phrase qui ne se termine jamais. Le cheveu gras, la chemise noire ouverte, il attend avec impatience un café, car « sinon j’arrive pas… », dit-il avant de suivre une de ces pensées profondes qui semblent le tourmenter, du moins l’habiter. Il parle de « peur du vide » comme on pourrait parler du temps qu’il fait. Il dessine sur un petit bloc-notes pendant qu’il raconte ce cinéma qui le passionne, évoque les « amis qui le font jouer dans des films » et son prochain long-métrage, Tournée, primé au festival de Cannes, sur lequel il travaille depuis plus de quatre ans.

Le grand public américain connaît Amalric pour son rôle dans Le Scaphandre et le papillon, le film poignant de Julian Schnabel sorti en 2007. Sa performance remarquable dans la peau de Jean-Dominique Bauby, ancien rédacteur en chef du magazine Elle, complètement paralysé après une attaque et qui communiquait avec le monde extérieur en battant des cils, lui a valu le César du meilleur acteur en 2008 en France et une reconnaissance internationale.

Considéré comme une figure du cinéma indépendant, Mathieu Amalric n’a pas hésité à se frotter à Hollywood quand l’occasion s’est présentée. Il vient de faire des essais pour Clint Eastwood. En 2008, il incarne Dominic Greene et défie James Bond dans Quantum of Solace : « Quand ça vous tombe dessus, vous vous dites quand même que la vie est assez marrante », glisse-t-il en jouant avec un stylo. « Vous n’allez pas refuser d’être un méchant dans James Bond. C’est quand même assez spécial. Vous vous demandez qui a eu l’idée. Vous vous dites : est-ce qu’ils sont malades ? »

Mathieu Amalric a aussi fait un passage remarqué dans Munich, le film de Steven Spielberg en 2005, dans lequel il incarnait un indic’ du Mossad, les services secrets israéliens. Il raconte que Spielberg « est un grand ami de Resnais, c’est étonnant ». « Ce type (ndlr, Spielberg) s’est construit un outil de travail absolument faramineux qui lui donne la liberté incroyable de pouvoir réagir à son envie du moment », enchaîne-t-il, visiblement impressionné par un réalisateur qui « n’a pas de bout de papier, ni vraiment de scénario avec lui ». Un Steven Spielberg qui travaille, selon lui, comme Arnaud Desplechin, le réalisateur français avec lequel Mathieu Amalric collabore régulièrement. Il poursuit : « Spielberg et Arnaud [ont cette capacité] de faire semblant de ne pas avoir travaillé (…). Mais c’est parce qu’ils ont exploité toutes les hypothèses de la scène qu’ils peuvent (…) se surprendre encore le matin du tournage ».

Les yeux de Mathieu Amalric, fatigués par un vol transatlantique la veille et un décalage horaire qu’ils n’ont pas encore digéré, s’animent quand il parle de mise en scène, sa passion depuis qu’il a 17 ans. « Là, j’ai un peu beaucoup joué et je reviens un peu à ce qui m’a donné envie de faire du cinéma. Donc au film », lâche ce fils de deux anciens journalistes du Monde avant de justifier sa décision de ralentir le rythme de sa carrière d’acteur : «  Sinon vous n’avez plus de naïveté, vous n’avez plus peur. Vous devenez une espèce de professionnel ».

La carrière de ce père de 3 garçons qui a grandi à Neuilly, banlieue chic de Paris, a véritablement démarré en 1987 quand un ami de sa famille l’a recommandé à Louis Malle. Le célèbre réalisateur l’a engagé comme assistant sur le tournage d’Au revoir les enfants, un film qui a marqué son époque. Amalric ne cache pas son admiration non plus pour Roman Polanski, cinéaste originaire du même village polonais que ses propres grands-parents maternels. Il évoque la culture juive quand il parle de l’intérêt qu’elle représente pour Depleschin, avant de bifurquer vers Alain Resnais, réalisateur de 87 ans qui le fascine. « Le scénario chez Resnais est un objet incroyablement présenté (….) avec déjà le montage. Il écrit “collure” (ndlr, raccord) entre chaque plan, c’est presque un découpage technique », explique Mathieu Amalric, en notant lui-même le mot « collure » sur la feuille qui est devant lui.

Le café n’arrive pas et les mots semblent toujours aussi insaisissables pour cet homme emmêlé dans ses pensées, mais qui finit, la plupart du temps, par aller au bout de ses idées. Il répond à une question sur Tournée, son quatrième long-métrage en tant que réalisateur. Adapté de L’envers du music-hall, un roman de Colette, le film raconte la tournée en France d’une troupe américaine de danseuses de cabaret burlesque « qui ont envie de voir Paris, mais ne le verront pas ». « Elles font leur show américain, vu par des Français », poursuit-il en traçant des traits sur sa feuille. « C’est plutôt une histoire des courts-circuits. J’ai certainement voulu provoquer ».

Le fil de la conversion est ténu. On craint de le perdre, mais Amalric, égaré dans ses phrases sans fin, s’y accroche lui aussi. On entrevoit l’acteur méticuleux qu’Alain Resnais décrit comme « un homme plein d’idées qui vous donne bien plus [sur un plateau] que ce qu’on attend de lui ». On sourit quand le nouveau venu dans l’univers de Resnais déclare à propos de son rôle de gendarme dans Les Herbes folles : « J’étais très touché quand Alain m’a demandé de venir dans son monde et très surpris quand il m’a dit que je devais le faire dans la peau d’un flic ». On fronce les sourcils quand il se lance dans une explication métaphysique de la vie et de la disposition des chaises dans la salle de conférence où se déroule l’entretien : « On est quand même constitués de milliards de choses », affirme-t-il en se passant la main dans les cheveux. « Il ne suffit pas d’aimer… C’est ça le problème, plus vous avancez en âge et plus vous trouvez tout intéressant, (…) Là, j’aimerais bien savoir pourquoi toutes ces chaises sont là. Du coup on sait de moins en moins de choses, parce que tout est intéressant. Donc on ne sait plus rien. C’est un moment assez flottant qui est absolument nécessaire ». Et on opine quand il décrit sa vision de l’Amérique en faisant une analogie avec le passage de la douane à l’aéroport de JFK à New York : « Du côté des passeports étrangers, il y a trois-quarts d’heure d’attente. Quand vous faites la queue, vous vous dites que c’est l’histoire de l’Amérique. (Elle attire) les gens qui viennent d’ailleurs ».

« On ne peut poser les pieds sur le sol tant qu’on n’a pas touché le ciel », écrit Paul Auster dans Moon Palace. Au bout de trois heures sur la planète Amalric, on se dit surtout que le secret de l’un des plus grands talents du cinéma français doit résider dans sa capacité à flirter avec le ciel tout en ne perdant jamais le contact avec le sol. Quand il se lève et quitte la pièce, il laisse derrière lui la feuille blanche avec des traits confus, un cercle et un mot – « collure ». Un gribouillage qui, se dit-on, doit forcément avoir un sens pour Mathieu Amalric.

Infos pratiques :

Les Herbes folles (Alain Resnais, 2009), sorti en France en octobre, le film sort en salle aux États-Unis ce vendredi.

Cinq dates

1997 : Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) d’Arnaud Desplechin. César du meilleur espoir masculin.

2001 : Le stade de Wimbledon (réalisateur), avec Jeanne Balibar.

2003 : Les choses publiques (réalisateur), présenté à la Quinzaine des réalisateurs au festival de Cannes.

2004 : Rois et Reines d’Arnaud Desplechin. César du meilleur acteur.

2010 : Tournée, primé à Cannes

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