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Tintin au Congo mis au placard

La Public Library de Brooklyn se retrouve au cœur d’une polémique après avoir décidé de supprimer de ses rayons Tintin au Congo, deuxième volet des aventures du héros d’Hergé. L’album, jugé raciste par plusieurs lecteurs, est désormais rangé dans le coffre-fort de la bibliothèque. Pierre Assouline-biographe d’Hergé-, Patrick Lozès, président du CRAN- et Alain de Kuyssche des Editions Moulinsart- réagissent pour France-Amérique à cette polémique qui pourrait refaire surface en France.

« Moules à gaufres, ectoplasme, sapajous », le capitaine Haddock n’en dirait pas moins après la décision prise par la bibliothèque publique de Brooklyn de ranger la bande dessinée Tintin au Congo dans un rayon presque inaccessible. Cette décision fait suite aux plaintes déposées par plusieurs lecteurs new-yorkais qualifiant cette œuvre d’Hergé de raciste où les Noirs sont représentés « comme des singes, méprisés et infantilisés ». Cette décision fait écho à une affaire semblable qui avait conduit la chaîne de librairies britannique à déplacer, il y a deux ans, l’album maudit, du rayon jeunesse au rayon adulte pour les mêmes raisons.

À l’heure actuelle, pour avoir accès à Tintin au Congo à la bibliothèque de Brooklyn, il faut désormais faire une demande spécifique qui prend plusieurs jours à être examinée.  Une pièce spéciale est réservée pour la lecture des livres déclassés par la bibliothèque. Pour Pierre Assouline, biographe d’Hergé, cette mise au placard est à rapprocher du cas britannique : « C’est dans le même esprit, la même logique, on cède aux pressions. C’est dû aussi bien au puritanisme américain qu’au politiquement correct. Le principe de précaution l’emporte », déplore-t-il.

Deuxième volet des aventures du personnage d’Hergé, Tintin au Congo a été édité sous plusieurs versions. Aux cours d’histoire de Belgique de la première édition de 1931 ont été substitués des cours de mathématiques pour l’édition couleur de 1946.

La question se pose désormais pour les détracteurs de Tintin au Congo d’une possible censure. Dans la plainte déposée à la bibliothèque publique de Brooklyn, une New-Yorkaise s’indigne que cet album soit en vente libre.

Pour Patrick Lozès, président du Cran (Conseil représentatif des associations noires de France) «  le problème c’est que cet ouvrage tel qu’il est présenté aujourd’hui, est lu par de jeunes esprits qui ne peuvent pas tous faire la part des choses entre la caricature et la réalité. Le plus simple pour éviter les actions notamment judiciaires qui se préparent en coulisses contre Tintin au Congo, serait que les éditeurs et les ayants droits acceptent, d’ajouter un texte didactique sur cet album. »

Pierre Assouline, qui se refuse à parler de censure – l’album est disponible partout ailleurs aux États-Unis – n’est pas favorable à une note explicative de l’éditeur pour présenter l’album. « Tintin au Congo, ce n’est pas Mein Kampf ! Ce serait une défaite de la pensée, une abdication, une reculade que d’agir ainsi. Autant le faire pour toute la BD de cette époque ». Il estime que la France est plutôt à l’abri d’une telle mesure. « Aux États-Unis, Tintin n’a pas la même cote d’affection qu’en Europe, mais les choses pourraient vite évoluer après le film de Steven Spielberg », estime Pierre Assouline (ndlr, Steven Spielberg prépare actuellement une adaptation cinématographique de la bande dessinée d’Hergé).

Pourtant, cette polémique pourrait vite refaire surface en France. « Aujourd’hui nous n’excluons aucune action légale en France et en dehors pour que Tintin au Congo soit édité avec une note explicative. Je suis tout à fait pour la liberté d’expression et je ne veux pas interdire le livre, mais certaines bandes dessinées de Tintin véhiculent des images qui ne sont pas acceptables. Nous allons les revoir une à une », ajoute Patrick Lozès.

Les éditions Moulinsart, propriétaire des droits de l’œuvre d’Hergé, ont quant à elles publié un communiqué en réaction à la décision de la bibliothèque publique de Brooklyn : « Nous ne vivons plus à l’époque des autodafés, mais l’album se trouve à présent dans le coffre aux œuvres maudites, en compagnie du Tropique du Cancer, d’Henry Miller, d’un roman de l’écrivain afro-américaine Toni Morrison et d’autres livres jugés offensants pour l’une ou l’autre raison.  Juger le contenu d’une œuvre ne vaut que si on la replace dans le contexte de l’époque où elle a été publiée. Lire en plein XXIe siècle un album Tintin, datant de 1931, demande un minimum d’honnêteté intellectuelle. Celle-ci nous garde de sombrer dans les anachronismes faciles et trop couramment complaisants. »

Les éditions anglaises et Américaines de l’Album Tintin au Congo présentent le texte explicatif suivant: un volume indispensable pour les collectionneurs: Tintin au Congo a été d’abord publié sous forme de livre en français en 1931. Cette toute nouvelle traduction par Leslie Lonsdale-Cooper et Michael Turner, les traducteurs d’origine de Tintin, comprend une préface décrivant l’histoire fascinante de publication de l’aventure africaine de Tintin, et la replace dans son contexte historique. « Dans son interprétation du Congo belge, le jeune Hergé reflète les attitudes coloniales de l’époque … il a dépeint le peuple africain selon les bourgeois, les stéréotypes paternalistes de l’époque – une interprétation que quelques lecteurs d’aujourd’hui pourraient trouver offensante. On pourrait en dire autant de son traitement de la chasse au gros gibier »

Alain De Kuyssche, ancien rédacteur en chef de la Revue Spirou et actuel conseiller de Moulinsart, souligne de ce point de vue « qu’il est étrange que l’on fasse beaucoup moins de cas de dénonciation de la pratique esclavagistes, à l’est de l’Afrique, dans l’album Coke en Stock.»

Au vue de cette polémique plusieurs questions peuvent être soulevées : peut-on faire lire Tintin au Congo à un jeune public ? Tintin est-il réellement ce héros pour lecteurs de 7 à 77 ans ? Pierre Assouline suggère de ne pas prendre l’album au premier degré : « Ne le prenez pas au sérieux. D’ailleurs un reporter de 16 ans qu’on ne voit jamais écrire, qui ne manipule jamais d’argent alors qu’il voyage tout le temps et dont le chien parle, est-ce vraiment sérieux ? Je dirais au jeune public qu’au Congo, on en rit encore. »

Patrick Lozès se réfère, lui, à son fils de sept ans qui lui aurait demandé si  « les Africains étaient tous comme ça ? » après la lecture de Tintin au Congo. « Il faut comprendre que les gens n’ont peut-être pas tous la même sensibilité et le même recul en lisant Tintin au Congo. Nous étions en bonne voie avec les éditions Casterman pour qu’une édition annotée voit le jour, mais il y a eu un un blocage final. Ca fait deux ans que nous en sommes là, nous allons maintenant passer la vitesse supérieure pour que ce projet aboutisse », conclut-il.

Un projet qui pourrait créer une vaste polémique, milles sabords !

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