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Tintin en Amérique

Parmi les films de Noël attendus cette année, l’adaptation par Steven Spielberg des aventures de Tintin sort le 21 décembre aux Etats-Unis. En coulisse, la société Moulinsart et les éditions Casterman espèrent tirer profit du blockbuster hollywoodien pour implanter sur le marché le héros belge, inconnu des Américains.

À la fin des années 50, la Tintinmania gagne l’Europe. Trente ans à peine après la naissance du reporter à la houppette, les albums d’Hergé se sont déjà écoulés à plus de deux millions d’exemplaires. Les Éditions Methuen, en quête d’un nouveau public, se lancent les premières dans l’édition des albums auxEtats-Unis. Mais à cette époque, l’Amérique ne jure que par les comic books. Marvel et DC Comics dominent, se livrant une bataille sans relâche. En 1960, pour répondre à la suprématie de Batman et Superman, édités par DC Comics, Marvel crée la série des Quatre Fantastiques qui connaît un succès populaire immédiat. Hulk, Spider-Man et Iron Man rejoindront la bagarre, terrassant Tintin, Milou et le Capitaine Haddock sur leur passage. Pour Hergé et les éditions Methuen, c’est l’échec cuisant.

Alors que le marché des comics suit une logique économique implacable, Tintin reste une pure création de son auteur. Quand les aventures de Batman et consorts sont placées sous la direction d’un rédacteur en chef qui décide de la trame et des modifications à apporter pour maintenir et attirer un nouveau lectorat, Tintin ne peut compter que sur le talent de son auteur-dessinateur. Quant au mode de diffusion, les comics sont là aussi très différents des bandes dessinées européennes. Chaque mois, ils sont vendus sous forme de fascicules brochés dans des kiosques et des épiceries partout à travers les Etats-Unis. Le livre bande dessinée, en tant qu’objet, souffre d’un problème majeur : il n’est pas adapté au marché américain.

Tintin, la Rolls Royce de la BD

Aujourd’hui, Tintin s’est pourtant hissé au rang de best-seller. Traduit en 77 langues dans le monde, il s’est écoulé à quelque 220 millions d’exemplaires depuis 1929, dont 120 millions rien qu’en France. Mais à 4 millions d’albums seulement aux Etats-Unis ! Si 200 000 albums de Tintin sont vendus chaque année sur le territoire américain, cela reste cinq fois moins qu’en France !

Ces chiffres flatteurs pour les éditions Casterman – détenteurs des droits des 24 albums – et pour la société Moulinsart, gérante de l’œuvre d’Hergé et de tous ses produits dérivés – peinent cependant à masquer une conjoncture difficile. Avant de disparaître en 1983, Hergé avait demandé que son œuvre ne soit pas poursuivie. Parachutés à la tête de Moulinsart, Fanny, la veuve d’Hergé et Nick Rodwell, son nouveau mari, ont très vite dû résoudre un problème majeur : comment faire survivre Tintin à son auteur ? Nick Rodwell adopte dès les années 1990 une stratégie efficace en positionnant Tintin comme « la Rolls Royce des bandes dessinées », comme il aime à le rappeler. Depuis, Tintin est géré à la façon d’une grande marque de luxe. Objets de collections, sérigraphies, ventes aux enchères, publications diverses, expositions et ouverture d’un musée en Belgique font partie de cette stratégie contestée par certains qui considèrent que Tintin s’est éloigné de son public d’origine. En 2008, le chiffre d’affaires de Moulinsart SA s’élevait à 15, 8 millions d’euros dont 25 % pour les produits textiles, 10 % pour l’édition (calendriers, agendas, livres etc.) et 65 % pour les produits dérivés, les partenariats et les royalties. Quant à Casterman, éditeur des albums depuis 1934, c’est toujours une « Tintin-dépendance » puisque les ventes d’album représentent entre 15 % à 20 % de son chiffre d’affaires annuel.

Hollywood à Moulinsart

Tintin porté à l’écran, l’idée ne date pas d’hier et a même déjà été concrétisée à la fois au cinéma et en série de dessins animés. Si les films Tintin et le mystère de la Toison d’or (1961), Tintin et les oranges bleues (1964) et le dessin animé Tintin et le lac au requin (1972) firent regretter à Hergé d’avoir donné son accord, la série télévisée produite par la société Ellipse dans les années 1990 reste à ce jour la seule adaptation fidèle à l’œuvre originale. Ce succès permit également aux éditions Casterman de doper la vente des albums, dix ans après la mort du créateur.

L’adaptation cinématographique du Secret de la Licorne, réalisée par Steven Spielberg est un projet vieux de trente ans ! Steven Spielberg en personne est allé négocier dès les années 80 les droits de Tintin auprès de ses héritiers. L’idée lui est venue en France lors de la promotion de son film Les Aventuriers de l’Arche perdue. Les journalistes qui l’interviewent parlent tous des similitudes frappantes entre l’archéologue Indiana Jones et le reporter d’Hergé. Spielberg se plonge alors dans l’univers Tintin. C’est le coup de foudre. « J’ai dévoré tous les albums dans la foulée », se remémore le cinéaste.  Si le film a mis près de trente ans pour voir le jour, c’est que Spielberg avait déjà une liste de films bien remplie dans sa musette (La Liste de Schindler, Il faut sauver le soldat Ryan).

En 2003, le projet Tintin revient dans la course et Spielberg s’active pour écrire l’aventure. Il contacte le producteur/réalisateur néo-zélandais Peter Jackson, passé maître dans le procédé de performance capture (un comédien recouvert de capteurs numériques dont la performance est reprise en images de synthèse). Conquis par ce procédé, Spielberg veut concevoir intégralement son film en images de synthèse pour coller à la ligne claire de la bande dessinée. Il ne lui reste plus qu’à ficeler un contrat pour déterminer un budget et répartir les attributions entre Hollywood et Moulinsart.

Produit dérivé ou dérivant ?

Dans ce contrat, les deux producteurs du film, Sony Pictures et Paramount, sortent grands gagnants de la vente des produits dérivés du film. Pour Moulinsart, l’enjeu n’est pas tant de savoir si Spielberg réussira le défi de porter visuellement l’univers d’Hergé à l’écran, mais bien plus de savoir si le héros de la bande dessinée va enfin connaître la gloire aux Etats-Unis et suivre le même destin qu’Harry Potter, une saga dont le succès cinématographique a fait exploser la vente des livres et produits dérivés.

Chose rare pour une grosse production américaine, l’Europe a le privilège de la sortie de The Adventures of Tintin [prononcez tine-tine]. Hollywood sait que le succès du film repose sur sa carrière à l’étranger,  autant que sur la réputation et le nom de Spielberg pour rassembler le box-office américain. Little Brown, l’éditeur américain de Tintin, a très vite mesuré l’impact publicitaire du film de Spielberg. Aussi, en accord avec Moulinsart et Casterman, les couvertures d’une dizaine d’albums sont modifiées pour faire « plus immédiatement le lien entre le film et les albums », déclare Simon Casterman, l’éditeur français. Pour les tintinophiles avertis, il s’agit là, sinon d’un crime de lèse-majesté, au moins d’une mini révolution. En près de cinquante ans, aucune des couvertures originales n’avait jamais été remaniée de la sorte. « Il est impensable pour les producteurs du film que les ventes liées aux produits dérivés ne viennent pas équilibrer le budget initial, avoisinant les 150 millions d’euros », estime Benoit Peteers, biographe d’Hergé.

D’ores et déjà en France, les produits dérivés du film et les campagnes de pub abondent : McDonald’s, Carrefour, Peugeot ont tous déjà mis en scène les personnages de Spielberg. Au-delà du succès populaire du film sur le territoire américain, la répartition des ventes de produits dérivés révèlera le grand vainqueur : le héros de papier ou son double cinématographique. Après 90 ans d’anonymat aux Etats-Unis, Tintin devrait enfin réussir à se faire un nom et une place. Milles millions de mille dollars !

Bande annonce

Sortie le 21 décembre aux Etats-Unis

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