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« Trois ans après le passage de Katrina, presque rien n’a changé à La Nouvelle-Orléans »

Trouble The Water, un documentaire qui retrace l’histoire d’un couple afro-américain de La Nouvelle-Orléans pris dans l’ouragan Katrina à partir de séquences qu’ils ont eux-mêmes filmées, a été selectionné jeudi aux Oscars, dans la catégorie meilleur film documentaire. France-Amérique avait rencontré Tia Lessin, la réalisatrice, au moment de la sortie du film, début décembre. Flashback.


France-Amérique : Comment vous est venue l’idée de ce documentaire ?

Tia Lessin : Carl Dean (le coréalisateur de Trouble The Water, ndlr) et moi nous sommes rendus à La Nouvelle-Orléans 10 jours après le passage de Katrina. Deux jours plus tôt, George W. Bush avait ordonné aux troupes de Louisiane de rentrer d’Irak pour aider les services de secours. Nous voulions filmer la réaction des soldats américains de retour dans leur pays natal dévasté. Mais l’armée nationale ne nous a finalement pas laissé faire le reportage parce que nous avons découvert que la plupart des véhicules de l’armée capables de rouler en terrain boueux étaient en Irak. Ils n’ont pas aimé les questions qu’on leur posait. Nous avons rencontré Kimberly Rivers et son mari (les deux personnages principaux du film, ndlr) par hasard dans un centre de La Croix-Rouge. Ils nous ont montré le film qu’ils avaient réalisé pendant leurs 3 semaines d’horreur et nous avons décidé d’en faire la base de notre documentaire.

F.-A. : Pouvez-vous nous expliquer le titre du film ?
T.L. : Trouble the Water est une phrase extraite d’un des gospels les plus célèbres, Wade in the Water. Il était chanté par les esclaves noirs des plantations du Sud et il décrit leur combat pour la liberté. Nous avons choisi ce titre pour sa référence à l’eau et parce que le documentaire retrace le courage d’un groupe d’habitants afro-américains du quartier de 9th Ward qui tente d’échapper à la noyade.

F.-A. : Comment expliquez-vous l’échec du gouvernement Bush dans la gestion de Katrina ?
T.L. : Le film tente de montrer que l’échec du gouvernement Bush au moment de Katrina était programmé. Tous les ingrédients de la catastrophe étaient connus du gouvernement et rien n’a été fait pour éviter le désastre. Tout le monde savait que la digue n’était pas assez solide pour résister à la pression de l’eau et qu’il fallait la reconstruire avant qu’il ne soit trop tard. L’argent dépensé en une semaine en Irak aurait suffi pour faire les travaux de consolidation nécessaires. Voilà ce qui se passe quand les soldats vont à l’étranger… Le jour où Katrina est arrivé à La Nouvelle-Orléans, 100 000 personnes n’ont pas pu être évacuées parce qu’elles ne disposaient pas de leur propre véhicule et que la ville ne leur a fourni aucun moyen de partir. Il y a eu un manque évident d’intervention publique. Et beaucoup de nos soldats étaient en Irak au lieu d’être sur le territoire, prêts à aider la population.

F.-A. : Pensez-vous que Gustav, l’ouragan qui a frappé la Louisiane le week-end dernier, a été récupéré par les partis politiques ?
T.L. : Je pense que les républicains ont reconnu leur échec et qu’ils ont tiré des leçons de Katrina. D’énormes progrès ont été faits pour évacuer la population au moment du passage de Gustav la semaine dernière. Mais je crois aussi que l’action du gouvernement n’est pas forcément sincère. Pour l’administration Bush, le hurricane Gustav a permis de démontrer que les républicains savaient désormais gérer de telles catastrophes. Mais dans le fond, le gouvernement continue d’ignorer les problèmes des populations les plus démunies. Il faut également reconnaître que les démocrates ne sont pas en reste dans la responsabilité de Katrina. Le maire de La Nouvelle- Orléans, Ray Nagin est un démocrate.

F.-A. : Votre film a été projeté au cours des deux conventions de Denver et Minneapolis. Quelles ont été les réactions ?
T.L. : Il y a eu beaucoup de larmes… Je dois avouer qu’il n y avait pas beaucoup de monde à la projection à Minneapolis, forcément… (Rires). Mais notre but est aussi de toucher la population américaine. De les pousser à s’engager auprès des associations qui soutiennent la reconstruction de La Nouvelle-Orléans. De leur montrer ce qu’il advient quand le gouvernement et l’administration n’assurent plus leur fonction de service public.

F.-A. : Vous êtes retournée à La Nouvelle-Orléans cette année, quels changements avez-vous pu constater trois ans après le passage de Katrina ?
T.L. : J’ai envie de dire que c’est resté pratiquement comme il y a trois ans. La digue n’a toujours pas été rénovée, vous vous rendez compte ? C’est vrai que cette fois-ci, les habitants ont été évacués à temps mais pendant le passage de Gustav, tout le monde retenait son souffle, on avait tous peur que la digue lâche de nouveau. La ville n’a pas reçu de moyens suffisants pour être reconstruite. Je suis retournée dans le quartier de Ninth Ward, l’endroit où le documentaire a été tourné, et cela ressemble à un terrain vague. Les maisons ont été rasées à coups de bulldozers mais très peu de maisons on été reconstruites. Selon une étude d’Oxfam America, 35 000 personnes vivent encore dans des campings-cars de la FEMA (Federal Emergency Management Agency, ndlr) et 12 % seulement des Afro-Américains qui sont rentrés ont trouvé un emploi.

Informations pratiques
www.troublethewaterfilm.com

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