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Un air de Paris à Philadelphie

Une collection sans pareille d’impressionnistes, une statue de Jeanne d’arc, un musée Rodin : un petit air de Paris ? Non, de Philadelphie ! Outre de nombreuses répliques de monuments français, « Philly » affiche un peu partout les traces d’une insolite présence française. Des vieilles maisons en briques de Old City et Society Hill aux tours de Downtown, la première capitale historique des États-Unis, patrie de Benjamin Franklin et de David Lynch, est aussi le surprenant dépositaire de la culture française sur la côte Est.

Berceau de la démocratie américaine et de la déclaration d’indépendance, Philadelphie fut le foyer des pères fondateurs des États-Unis, dont Benjamin Franklin, ambassadeur à Paris et francophile convaincu. À « Philly », la Liberty Bell et le fameux cheesesteak, symboles de la plus grande ville de Pennsylvanie, côtoient un héritage français bien ancré. La tradition libérale de Philadelphie a pendant longtemps encouragé les Français à y chercher refuge, notamment après la Révolution, écrivent Ecrit Lynn H. Miller et Annette H. Emgarth dans Philadelphie à la française. Étienne Girard, armateur bordelais et Philadelphien d’adoption, mit au service de la lutte contre l’Angleterre sa fortune de 8 millions de dollars. Celui qui est considéré comme le premier millionnaire américain était en fait français.
Ces échanges constants entre Philadelphie et l’Hexagone ont rendu possible plus d’une love story transatlantique échevelée, comme celle de Louis-Philippe avec la fille d’un banquier américain, dont les conséquences auraient pu aisément altérer le cours de l’histoire. Le passage d’entrepreneurs français dans la « ville de l’amour fraternel » y a laissé des traces durables, notamment en architecture, où les modèles français foisonnent. « Philly » est ainsi jalonnée de monuments, de statues, et de répliques saisissantes de bâtiments parisiens.

Philadelphie a ses Champs-Elysées. Le Benjamin Franklin Parkway, longue esplanade au nord-ouest de la ville, fut dessiné par l’incontournable pape de l’urbanisme français, Jacques Gréber, organisateur de l’exposition universelle de 1937 à Paris. Au bout du boulevard se tient le majestueux Philadelphia Museum of Art avec sa collection d’impressionnistes. Plus loin domine le Musée Rodin, le deuxième plus important après la France, avec sa sculpture du penseur bien en évidence sur la rue. À quelques minutes de là se profile une statue de Jeanne d’Arc.

En continuant plus au sud, on trouve la Free Library et la Municipal Court, dont les façades sont les copies de l’hôtel Crillon, sur la place de la Concorde. « Tous sont l’œuvre de l’architecte français Paul Cret », rappelle le nouveau consul honoraire de France, Michael Scullin. Le City Hall de Philadelphie, bâtiment de style néo-Renaissance qui se dresse au milieu des tours du quartier d’affaires, a été inspiré du Louvre et de la mairie de Paris.

Symbole, à son époque, du renouveau urbain de Philadelphie, le Benjamin Franklin Parkway est aujourd’hui parcouru par une voie rapide et jalonnée de richesses culturelles plus ou moins accessibles. Des travaux vont être entrepris par la municipalité pour redonner à l’avenue une nouvelle jeunesse, en s’inspirant des plans originaux de 1917 qui prévoyaient un espace à l’européenne, faisant la part belle aux piétons et aux cafés. Cette rénovation, prévue pour 2010, devrait coûter 17 millions de dollars.
Cinquième ville des États-Unis, Philadelphie détient aussi le bijou de la peinture impressionniste du pays. L’excentrique docteur Albert Barnes, qui fit fortune dans les antiseptiques, était un collectionneur fervent d’art européen, si bien qu’il remplit jusqu’au plafond sa grande maison de 800 œuvres. À sa mort, en 1951, sa grande bâtisse de la banlieue de Philadelphie devint la fondation Barnes, à la fois musée, école et gardienne de cette collection estimée à 6 milliards de dollars.

Cette éblouissante collection n’a rien à envier à Paris. Elle renferme non seulement la plus grande collection d’œuvres de Paul Cézanne au monde (69 en tout), dont une version des Joueurs de cartes, mais également 181 Renoir, 46 Picasso et 60 Matisse dont une fresque installée au mur par Matisse lui-même. Pour des questions d’accès et de financement, la fondation va déménager sur le Benjamin Franklin Parkway, une décision controversée. Au terme d’une querelle publique, un projet de 150 millions de dollars a été adopté, dont les termes contredisent le testament du défunt docteur mais qui préservera la disposition des tableaux. « La Barnes ne peut pas continuer à exister dans la situation actuelle, ce déménagement est nécessaire, » justifie Andrew Stewart, porte-parole de la fondation. Grâce à ce déménagement, Philadelphie aura enfin son « museum mile », une décision que soutiennent Julia Ward et Anna Kamstra de la French Heritage Society, qui lèvent actuellement des fonds pour redorer la statue de Jeanne d’Arc. Les merveilles de la Barnes deviendront accessibles à tous, même si cela signifie l’adieu à une « expérience privilégiée ». « C’est un mythe qui disparait, » glisse Danièle Easton, l’ancienne consule honoraire de France.

« Les Français ici se retrouvent dans un contexte qui leur semble européen », explique Danièle Easton dans un restaurant face à Rittenhouse Square, jardin inspiré de loin par le Parc Monceau. « On a vite fait le tour du centre-ville », ajoute-t-elle. « Il est facile à naviguer ». Le « French Quarter », périmètre proche de la mairie et autour du Sofitel, regroupe un marché et des bistrots français. Il abrite surtout le gourou de la gastronomie, Georges Perrier, chef lyonnais du restaurant Le Bec-Fin et étoile culinaire de Philadelphie. Son restaurant, primé « meilleur des États-Unis » par CondéNast en 1994, fait figure de pépinière pour les apprentis chefs de la ville.

La communauté française de Philadelphie est estimée à 5000 personnes, avec un âge moyen d’une trentaine d’années. On retrouve de nombreux expatriés dans la banlieue résidentielle de la Main Line, avec ses maisons confortables et ses piscines. Pendant sa première année dans ce quartier cossu, Hélène Durif, mère de 3 enfants, avoue n’avoir « vu aucun Français » jusqu’à ce qu’elle rejoigne l’association dont elle est aujourd’hui présidente, Philadelphie Accueil. Parmi les 200 membres, beaucoup sont, comme Hélène, mères au foyer. Le quartier de la Main Line, où se déroule The Philadelphia Story, la comédie romantique de 1940 avec Katherine Hepburn et Cary Grant, accueille une partie des expatriés salariés des grandes entreprises françaises installées dans la région, comme Saint-Gobain, Sanofi-Aventis ou Boiron. La région de Philadelphie connaît en effet la plus forte concentration d’investisseur français des États-Unis, précise Diana Reagan, directrice de l’Alliance Française de Philadelphie. Des investissements encouragés par des groupes d’accueil très actifs comme la Chambre de Commerce franco-américaine, la deuxième du pays, qui regroupe 400 entreprises. Des coûts d’installation moindres et une situation idéale entre New York et Washington, font de Philadelphie aujourd’hui « un bon plan pour une filiale », comme le résume Hélene Durif.

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