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Un dimanche à Paris

Jean Le Gall aime le mot, qu’il soit beau ou gros. Il vit et respire l’écriture. Chaque mois, il vous emmène dans son univers, au gré de ses lectures.

Ce matin-là, il tombait une saloperie de pluie rude, oblique, de celle qui vous atteint même dans les angles. (Ne jamais regarder la pluie, sinon elle s’avise et redouble, parce qu’elle sait le découragement qu’elle produit.)

C’était un dimanche de janvier à Paris. Une fille m’accompagnait. Silencieuse, d’un très beau visage au point de vous prendre le cœur, elle semblait habillée de deuil mais la tristesse, jamais, ne l’assombrissait davantage. Envisageant nos autres connaissances ainsi que toutes les combinaisons possibles, elle était ma compagnie idéale et vice-versa.

Se posa la question de nos occupations. Cette année-là, en 2013, la grande foule des messes culturelles avait reçu instruction de se presser au Grand Palais où un célébrissime fabricant de posters (Hopper) s’y trouvait célébré. On recensait des centaines de milliers de visiteurs, agrégés en une immense chenille processionnaire sans queue ni tête, dont la passion trimestrielle pour les musées était un de ces phénomènes majoritaires par lesquels notre espèce avait plusieurs fois péri.

L’adhésion au bon goût ne se payant pas plus cher, nous préférâmes rendre visite à Jacques-Emile Blanche. Quelques-uns de ses portraits avaient été donnés à voir dans les appartements de la Fondation Berger. Quatre pièces élégantes recevaient les visiteurs, peu de monde, des gens âgés, que l’on aurait confondus avec les toiles exposées s’ils ne respiraient pas avec autant de difficulté et de bruit.

Blanche n’était pas dénué de relations et surtout, d’un bel instinct de détection. Aussi avait-il eu le nez assez creux pour portraiturer, au-delà des marchands et des gendelettres, les Louÿs, Mallarmé, Barrès, Gide, Montesquiou, Stravinsky, Joyce, Proust. Marcel Proust qui reconnut, à propos de Blanche et de ses œuvres, “qu’en littérature aussi, c’était l’avenir qu’il découvrait, qu’il élisait”. Proust encore, dont le fameux portrait le montre la bouche entrouverte, comme s’il voulut nous donner un incompréhensible baiser. L’art de Blanche allait être rattrapé, assassiné, par la photographie. Mais décidément doué de prescience, il fit évoluer la technique de ses peintures jusqu’à les rendre mo-dernes, photographiques. Je vis mon amie badiner devant ces messieurs en pelisse de zibeline, cols cassés, orchidées à la boutonnière ; je vis leurs regards sur elle indifférents, leurs regards où passaient tout ensemble, dans ce mélange byronien d’humanité et de grandeur, le mépris, l’ennui, l’homosexualité.

À treize heures, nous tentâmes de dérober un parapluie aux vielles dames et repartîmes dans Paname. Sans parapluie, donc, notre envie de déjeuner se fit plus précise. Une brasserie connue pour son efficacité nous offrit ce que nous désirions de plus intensément après le Chablis : des crevettes roses et puis du saucisson chaud. Le Stella, avenue Victor-Hugo, est une adresse où l’appétit de manger provoque celui de la conversation, où la conversation, plus étrangement encore, libère des souvenirs littéraires et cinématographiques.

Vers le milieu de l’après-midi, la pluie préféra d’autres territoires et le soleil fit même tomber quelques rayons. Peut-être était-ce le premier ressac de l’hiver, alors nous en profitâmes pour marcher longtemps. Les yeux de la jeune fille voulaient me faire croire quelque chose ; à moins que par accident, ils ne disaient vrai.

À dix-sept heures, j’insistais pour voir un film et elle fut vite arrangeante. Nous vîmes Blancanieves, de Pablo Berger. L’œuvre était muette et je ne savais pas me rappeler spectacle si éloquent ; l’image n’était faite que de noir et de blanc mais jamais je ne vis ainsi reproduite, par le fait des hommes et de leurs techniques, cette lumière dont les plus belles journées se trouvent investies. Tout concourait, d’ailleurs, aux illuminations : Ángéla Molina, que la vieillesse a rendue immortelle et grandiose, le jour flambant de Séville qu’aucune ca-taracte n’empêchera d’éblouir, les mains de cette gamine, quand elles s’enroulent dans l’apprentissage du flamenco, enfin la découverte de Macarena García, sa toreria et sa beauté de martyre.

Blancanieves est d’une modernité qui déborde de sa forme cinématographique : ce film est aussi un conte, un opéra, cent photographies réalisées avec un même enchantement macabre. Un moment purement rétinien, au terme duquel l’intense lumière des femmes, de l’héroïsme, des paradis terrestres se dissout dans la noirceur où tout agonit un jour.

Nous sortîmes du cinéma, hébétés et tristes. Elle dut repartir, elle habitait loin. Aujourd’hui les toiles de Blanche sont décrochées pour des décennies, Blancanieves ne sera plus jamais à l’affiche, et ce dimanche est pour toujours périmé. La littérature, le cinéma, un déjeuner, la vie réussie, c’est assez la même chose : qui voit passer furtivement la beauté, s’en trouve dépossédé.

jean.legall1@gmail.com

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