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Un journaliste canadien sur les traces de Jack Kerouac le francophone

C’est en épluchant les archives des bibliothèques new-yorkaises et avec une lettre de 1953 de l’écrivain comme seul indice que Gabriel Anctil, journaliste au Devoir à Montréal, a fait la découverte de « Sur le chemin », un roman inédit et en français de Jack Kerouac. France-Amérique a voulu en savoir plus sur cette trouvaille littéraire.

France-Amérique: Comment avez-vous fait cette découverte ?
Gabriel Antil: Il y a plus d’un an, j’ai mis au jour un premier roman de Jack Kerouac dont on ignorait l’existence: « La nuit est ma femme ». Toutes les archives sont dans un même lieu à New York. Il y a quelques semaines, j’ai décidé d’y retourner. J’avais juste une seule piste. Dans une lettre écrite à son ami d’enfance Neal Cassady, il dit qu’il a écrit un roman en français à Mexico, en 1952. Personne ne savait si ce qu’il disait était vrai car les douze dernières années de sa vie furent marquées par l’alcool. Même les archivistes de New York me disaient que ce roman n’existait pas. J’ai écumé tous les documents qui dataient de cette époque. Je suis tombé sur un cahier d’étudiant, écrit en espagnol sur la couverture. Les dates concordaient, il s’agissait bien du roman d’une cinquantaine de pages dont il faisait référence dans sa lettre.

F.-A.: Quelle a été votre première réaction ?
G.A.: Je crois que j’étais le premier à lire ce roman. En le lisant, j’avais l’impression que les mots reprenaient vie depuis 50 ans. C’est un peu le rêve de tout journaliste de découvrir un tel trésor. Le manuscrit n’était pas facile à lire. J’ai tourné les pages délicatement, je ne voulais surtout pas l’abîmer.

F.-A.: De quoi parle ce roman ?
G.A.: C’est l’histoire de Jean qui représente Jack Kerouac à l’âge de 13 ans. Il faut savoir que la famille de Kerouac l’appelait Jean. Le jeune homme quitte Boston avec son père Léo (il s’agit du véritable nom du père de Jack Kerouac) pour aller à New York. De l’autre, Dean Pomary qui incarne son ami Neal Cassady quitte Denver avec son père et deux autres personnages pour se rendre aussi à New York. Ces deux groupes vont se retrouver à Chinatown pour chercher un appartement pour l’un d’entre eux. C’est la première fois que dans l’un de ses romans les deux univers de Jack Kerouac se rejoignent, celui de l’Amérique de l’Ouest et de son enfance franco-américaine.

F.-A.: Hormis les prénoms, ce roman est-il autobiographique?
G.A.: Pour Jack Kerouac, toutes ses œuvres contiennent des éléments autobiographiques. Chaque livre constitue une partie de sa vie. Par exemple, dans son roman « La vision de Gérard », il raconte l’histoire de son frère qui mourut jeune. C’est la même chose pour ses deux autres romans en français.

F.-A.: Est-ce que « Sur le chemin » ressemble à ses autres écrits comme à On the road, l’un de ses romans à succès ?
G.A.: « Sur le chemin » et « On the road » se ressemblent beaucoup mais sont deux œuvres distinctes. Il y a des thèmes similaires comme celui du voyage et il y a aussi plusieurs personnages qui sont présents dans les deux romans. Il a écrit « Sur le chemin » pendant il était en train de rédiger « On the road ». Jack Kerouac disait que l’écriture de son manuscrit en français l’avait aidé à régler plusieurs intrigues dans son roman en anglais.

F.-A.: Ce récit est écrit en français, en joual, sa langue maternelle. Est-ce un retour à ses origines ?
G.A.: Il faut savoir qu’avant l’âge de six ans, Jack Kerouac ne parlait que le français joual, une langue populaire du Québec. Ses deux parents sont nés au Québec. Il a vécu tout sa vie auprès de sa mère. En somme, il a toujours conservé un lien avec le français. Il aimait lire Céline, Balzac et Proust, ses auteurs français préférés. Dans une lettre adressée à une critique franco-américaine en 1950, il avait confié que lorsqu’il avait une vingtaine d’années, il avait des difficultés à parler et à écrire en anglais. Les mots lui venaient souvent en français et il les traduisait ensuite en anglais par écrit.

F.-A.: Est-ce que Jack Kerouac francophone et Jack Kerouac anglophone se ressemblent ?
G.A.: Non, il avait deux personnalités différentes. Les œuvres de Jack Kerouac peuvent se diviser en deux parties. Il y a une partie de ses romans qui mettent en scène des personnages marginaux tels que des vagabonds ou des drogués. Alors que l’autre partie de ses œuvres en anglais se déroule plutôt dans des milieux familiaux, abordant des valeurs proches du conservatisme américain. Je dirais que ces écrits en français correspondent plus à la deuxième partie de ses œuvres. Autre différence, lorsqu’il écrivait en anglais, son écriture était plus lisible car les lettres étaient détachées. Il aimait mélanger et changer l’orthographe des mots.

F.-A.: Est ce que seul un Québécois pouvait faire cette découverte ?
G.A.: Je pense que oui ou alors il fallait être franco-américain. Le roman étant écrit en joual, même pour moi ce n’était pas évident. C’était de la haute voltige ! Par exemple, pour dire « moi », il écrivait « moé » et pour dire « l’heure », il disait « leux ».

F.-A.: Est-ce que ce manuscrit va être publié ?
G.A.: Pour le moment, les droits appartiennent au beau frère de Jack Kerouac. C’est lui qui décidera de la publication de l’œuvre. Mais avant, il faudrait d’abord travailler le texte, le rendre plus compréhensible grâce à un lexique par exemple. Ceci permettrait de ne pas dénaturer le texte car je pense qu’il est important de garder les sonorités. En fait, je pense que « Sur le chemin » ferait une très bonne pièce de théâtre !

Des extraits du manuscrit ont été publiés sur le site du Devoir.

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