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“Un moment de chanson est toujours payant”

Entretien avec le réalisateur Christophe Honoré et son acteur fétiche Louis Garrel à l’occasion de la sortie des "Chansons d’amour", un film musical atypique.

Derrière le titre du film, un peu convenu, et l’annonce d’un film musical, qu’on ne s’y trompe pas: cette histoire d’amour, qui commence comme un Jules et Jim, est tragique et atypique. Fidèle à ses deux thématiques favorites, qui sont le deuil et la famille, Christophe Honoré nous propose un film plus lumineux que Dans Paris, et interroge l’amour sous toutes ses formes, surtout les plus compliquées. Rencontre avec le réalisateur Christophe Honoré et l’acteur Louis Garrel, qui interprète Ismaël, le personnage principal du film.

France-Amérique : Par rapport à vos premiers films, celui-ci est plus léger et moins formel : quand avez-vous changé d’orientation ?

Christophe Honoré : Il y a eu une rupture au moment de la sortie de Ma Mère, qui a été mal compris. Le film était violent, hargneux, désagréable pour le public. J’avais énormément travaillé et investi dans ce film, mais je me suis aperçu que j’avais pensé à tout, sauf au spectateur. Je demeure convaincu que c’est mon meilleur film, mais avec un seul spectateur, moi. À la suite de ça, je me suis un peu remis en question, et j’ai essayé de remettre le plaisir au centre de ma mise en scène. Je suis revenu à ce que j’aimais au cinéma, lié au cinéma français de la Nouvelle vague. Il y a eu une bascule, très amorcée au moment de Dans Paris. Et, comme par hasard, pour Les Chansons d’amour, il y a eu la compétition à Cannes, et l’accueil presse était beaucoup plus bienveillant.

F.-A. : Louis Garrel vous a suivi dans ce changement. Vous venez de tourner votre quatrième film ensemble…

Louis Garrel : Au théâtre aussi il y a des collaborations qui durent, ce n’est pas si rare. Au cinéma, on peut citer Jean-Pierre Léaud et François Truffaut, Gérard Depardieu et Maurice Pialat… C’est vrai que mon rôle dans ce film est plus drôle, plus léger, ça change… Mais, en tant qu’acteur, on est toujours entraîné par le réalisateur. Depuis Dans Paris, Christophe et moi sommes revenus dans la convention.

F.-A. : Louis n’était pourtant pas votre premier choix…

C.H. : C’était lié à une contrainte technique : je voulais que les acteurs interprètent les chansons, et je ne savais pas du tout que Louis savait chanter. Je lui ai parlé du projet et des acteurs que j’envisageais. Il m’a proposé d’essayer, et je me suis aperçu qu’il chantait bien et juste. C’était une condition sine qua non, surtout qu’on avait peu de temps pour enregistrer les chansons. Il y avait aussi un problème d’âge : Ismaël devait être plus âgé, et sa copine devait être interprétée par Chiara Mastroianni. Du coup j’ai changé un peu les personnages. En plus, Louis et moi sortions de Dans Paris, où il était très adolescent, il jouait le petit frère, donc pour moi ça n’était pas évident de lui confier ce rôle d’adulte. Mais toutes ces hésitations n’ont pas duré plus de quinze jours.

L.G. : Et quand le film est sorti, mes amis m’ont dit : je crois qu’on a grandi parce que tu as un métier, pour une fois !

F.-A. : Le personnage d’Ismaël n’a pas de famille. Il fallait qu’il soit seul ?

C.H. : Les fils d’adoption sont souvent intéressants dans les romans. Chez Truffaut, quand Antoine Doisnel tombe amoureux de la fille, il tombe aussi amoureux de sa famille. Ismaël est très investi dans cette famille-là. Pourquoi n’a-t-il pas de famille lui-même, on s’est posé la question, on s’est imaginé qu’il avait émigré, mais finalement on ne l’a pas explicité.

L.G. : Ce qui fait que le problème de l’homosexualité ne se pose pas de la même façon. Ça le rend très indépendant, très libre. Il n’a de compte à rendre à personne.

F.-A. : Quel a été le point de départ de la comédie musicale : les chansons ou le scénario ?

C.H. : Je connais Alex Beaupain, le compositeur, depuis très longtemps. Il avait publié un album où figuraient quatre des chansons du film, des chansons liées à des événements personnels. J’ai commencé à écrire le scénario en prenant ces chansons comme structure du film, pour les moments forts de l’histoire. Et nous avons travaillé sur des séquences dialoguées pour les transformer en chansons.

F.-A. : Est-ce qu’il était difficile de convaincre les acteurs de chanter ?

C.H : Les comédiennes savent qu’un moment de chanson est toujours payant au cinéma. Que ce soit Rita Hayworth (Put the blame on me), Marilyn Monroe, ou Jeanne Moreau dans Jules et Jim, c’est très rare qu’une actrice ne soit pas mise en valeur dans une séquence chantée. C’est beaucoup plus difficile chez les garçons, qui peuvent être plus facilement grotesques. Pour Louis c’était un énorme risque, surtout que c’est lui qui chante le plus grand nombre de chansons dans le film. C’est une grâce très fragile, mais le pari est réussi. Le disque est la meilleure vente de bande originale en France, et Alex Beaupain a reçu le César de la meilleure musique. Ce disque est un prolongement du film, et les spectateurs se sont appropriés les chansons.

Les Chansons d’amour (Love Songs), de Christophe Honoré, avec Louis Garrel, Ludivine Sagnier, Clothilde Hesme, Grégoire Leprince-Ringuet. Musique d’Alex Beaupain. Durée : 1h35.

Actuellement sur les écrans américains.
Semaine du 4 varil, projeté à
IFC Center (New York,NY)
Cinemart Cinemas (Forest Hills,NY)
Laemmle Music Hall
(Beverly Hills,CA)

 

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