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Un regard analytique sur la course à la Maison Blanche

Selon l’essayiste Guy Sorman, peu de thèmes différencient les candidats démocrates et républicains aux élections présidentielles américaines.

L’Irak ? Non. Le Dollar ? Pas plus. L’absence d’assurance sociale ? À peine. La débâcle du crédit immobilier ? Certes pas. Le réchauffement climatique ? À coup sûr, non. L’Iran ? À la rigueur. Rien de ce qui, vu d’Europe ou d’ailleurs, nous paraît constituer une sorte de crise américaine, ne déterminera les prochaines élections présidentielles. Ce qui emportera le choix des primaires puis l’issue finale relèvera, avant tout, de la morale, de la religion, de la psychologie des candidats. Ces candidats sont-ils pieux ? Démocrates et républicains, tous pratiquent ou le prétendent ; la piété est plus intérieure chez les démocrates, affichée chez les républicains. Mitt Romney est mormon : est-ce suffisamment chrétien ? Huckabee est un pasteur baptiste ? Voici qui en fait un candidat crédible. Mais il est soupçonné d’avoir accepté des cadeaux, Hillary Clinton aussi : est-ce bien moral ? Barack Obama : avec un tel prénom, n’est-il pas un peu musulman ? Par chance, il se trouve un pasteur qui se porte garant de sa foi chrétienne. Rudolph Giuliani s’est marié trois fois ? Désormais, c’est juré, il est un mari fidèle.

Le président américain pourrait être noir, une femme, mais athée, jamais. Il importe ensuite que ce futur président ne soit pas de gauche. Il n’existe pas de Parti socialiste aux États-Unis ; mais les démocrates doivent tous se défendre d’être libéraux. Un mot qui, aux États-Unis, signifie l’inverse de son sens français et est si salissant qu’on ne le désigne que par son initiale : « L ». Être « L », c’est envisager que l’État résolve les problèmes économiques et sociaux mieux que n’y parviendraient l’économie de marché et la responsabilité individuelle ; alors que le vrai problème, disait Ronald Reagan, c’est l’État, c’est Washington. Tout candidat pour Washington se doit d’être contre Washington. « Pacifiste » est aussi suicidaire que « L » : le candidat sera donc un chef de guerre crédible qui fait confiance aux troupes. Le seul pacifiste déclaré, Ron Paul, passe pour extravagant ; une dérive qu’il compense par une passion immodérée pour le capitalisme. Du côté républicain, l’allure martiale sied naturellement à John McCain, héros du Vietnam, et Rudolph Giuliani, héros du « 11 Septembre » ; chez les démocrates, Hillary Clinton y travaille en gommant sa féminité et par des tournées sur le front. Ce n’est qu’à New York, plus exactement au nord-ouest de Manhattan (Upper West Side), ou sur quelques campus universitaires, qu’un observateur européen en quête d’une gauche américaine, rencontrera une poignée d’anti-impérialistes avec qui sympathiser.

Un coeur Reagano-conservateur

Tous considèrent que le capitalisme américain est insurpassable. Aucun n’envisage un retrait du monde, ni économique ni militaire. N’ayons sur ce sujet aucun doute : le cœur des États-Unis reste Reagano-conservateur. Un président démocrate sera moins conservateur qu’un républicain, mais il ou elle restera tout de même à l’intérieur du carré magique tracé par Ronald Reagan en 1980 : peu d’État, de la morale, du marché et de l’activisme militaire. Ce qui rend les candidats si semblables est donc plus net que leurs différences : tous estiment que les États-Unis ont une « destinée manifeste », de caractère quasi mystique. Tous dialoguent avec le Christ. L’Irak ? Seul Obama regrette que l’armée y soit allée, il souhaite qu’elle en parte vite, mais ce sera pour se renforcer en Afghanistan. Aucun autre candidat sérieux n’envisage un retrait du Proche-Orient d’autant que le sort des armes à Bagdad, grâce au général Petraeus, paraît tourner à l’avantage des États-Unis. Ajoutons que l’Irak, aperçu à la télévision américaine, c’est assez loin et une affaire de professionnels.

Un exercice de funambules

L’assurance-maladie est une préoccupation plus immédiate mais pas centrale non plus ; aux quelques dizaines de millions d’Américains non assurés (mais soignés dans les hôpitaux), les démocrates, et aussi les républicains, proposent une meilleure couverture à condition qu’elle ne soit ni centralisée ni étatisée. Une Sécurité sociale à la française, ou à la canadienne, qui lui ressemble, un monopole public, nul n’en voudrait aux États- Unis et nul candidat ne le suggère : la liberté de choix et la privatisation restent des normes incontournables. Une même prudence vaut pour le crédit immobilier : quelques millions de familles surendettées ont perdu leur logement, mais il importe avant tout que le plus grand nombre continue à accéder à la propriété. Aucun candidat ne porterait atteinte à ce rêve-là. L’écart entre républicains et démocrates est-il plus franc sur les sujets qui fâchent et dressent véritablement certains Américains contre d’autres ? L’avortement, le droit de porter des armes, la peine de mort, l’immigration. Pour tous les candidats, c’est un exercice de funambule : les démocrates penchent vers la liberté du choix des femmes, le contrôle des armes personnelles, l’abolition de la peine de mort, mais avec modération. On s’en remet volontiers à la sagesse de la Cour suprême et à la responsabilité locale des États. Les républicains ne surenchérissent dans leur condamnation de l’avortement que pour mobiliser leur base radicale ; face aux électeurs dans leur ensemble, ils balancent sur la même ligne étroite que leurs adversaires. Reste l’immigration : sur ce sujet, les postures relèvent de l’arithmétique électorale. Depuis Ronald Reagan et avec George W. Bush, les républicains sont plus accueillants que les démocrates, parce que plus individualistes ou à l’écoute des entreprises en quête de main d’oeuvre. Les démocrates ? Plus proches des syndicats, ils sont restrictifs, avec précaution : les Latinos pèsent plus lourd que les xénophobes et les riverains du Mexique sont hostiles aux clandestins. La même arithmétique rapproche les candidats confrontés à la mondialisation et aux importations chinoises : les emplois perdus coûtent des voix, mais les consommateurs des supermarchés en rapportent plus. À ce seuil, l’économie n’a pas été évoquée parce que ce n’est pas, aux États- Unis, un sujet politique ; il n’existe pas de ministère de l’Économie, on s’en remet au marché et à ses institutions, la banque fédérale en particulier.

Un vaste « reality show »

Les controverses ne portent que sur la redistribution de la croissance : les démocrates sont disposés à taxer les super-riches, mais sans excès. Ils savent que les capitaux et les chefs d’entreprise sont volatiles. Comment les Américains pourraient ils arbitrer entre des programmes aussi nuancés ? La personnalité des candidats fera la différence : le caractère, la psychologie plus que l’économie ou la guerre, comme un vaste « reality show » à l’échelle de la nation. Le monde devrait-il s’en inquiéter puisque le président des États-Unis est aussi celui des non-Américains ? La prospérité, la paix, la libre circulation sont partout tributaires du cours du dollar et de la présence militaire américaine, gendarme planétaire. Mais le résultat de ces élections présidentielles sera-t-il décisif ? La Maison Blanche est pour l’essentiel un système autogéré et les institutions américaines plus durables que le pilote. Oui, l’idéologie dominante importe, mais les élections de 2008 ne préfigurent pas une mutation comparable à celle de 1932 avec le « New Deal », ni à celle de 1964 avec la « grande société » de Lyndon Johnson, ni à la « realpolitik » de Richard Nixon en 1968. La révolution conservatrice des années 1980 n’a pas encore épuisé son élan ; elle n’a pas non plus d’alternative, pas cette fois-ci.

Guy Sorman est l’auteur notamment de Made in USA, regards sur la civilisation américaine (LGF, 2006), L’année du Coq (Fayard, 2006).

 

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