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Universités concurrentes

Dans la course à l’excellence, l’Etat français, qui finance les universités publiques, a du mal à faire valoir son modèle “d’égalité des chances”. La question des moyens est-elle centrale ? Le modèle américain est-il transposable à la France et devrait-on s’en inspirer ?

Chaque année tombe, comme un jugement implacable, le classement dit de Shanghaï établi par son université. Cet outil médiatique attribue bons et mauvais points aux établissements d’enseignement supérieur de par le monde, en se basant sur des critères objectifs tels que le nombre de prix Nobel dans les rangs professoraux d’une université,  où le nombre de publications produites par un établissement. Depuis 2003, ce classement inquiète l’institution universitaire française dont les établissements, même les meilleurs, sont mal classés. Les universités anglo-saxonnes, elles au contraire, se partagent majoritairement les premières places. Cinquante-trois universités américaines font partie du “top 100” ; quatre seulement pour la France en 2013. Une position alarmante au vu des nouveaux défis qu’est censé relever l’enseignement supérieur à l’heure de la mondialisation.

La chasse au label

Les classements préoccupent, parce que le savoir est considéré comme le premier enjeu économique de notre époque. Il serait le moyen d’acquérir de la puissance vis-à-vis des autres pays et il conduit donc à des “rivalités” entre les institutions à l’échelle internationale. Les participants légitimes de cette compétition pour le savoir sont les établissements dits “de rang mondial”. La formule est floue, mais elle est utilisée pour justifier les initiatives visant à l’amélioration de l’enseignement et de la recherche, partout dans le monde. Une réputation internationale, attractive à l’égard des étudiants qui souhaitent étudier dans les “meilleurs” établissements, est devenu l’objectif numéro un des institutions.

Non pas un modèle américain, mais deux

L’université américaine, par ses performances, est perçue comme le modèle à suivre par les universités désireuses d’être compétitives. Antoine Compagnon, professeur de littérature française à Columbia (New York), prévient dans son essai Leçons américaines (2011), qu’il faut relativiser cet idéal. Il dénonce bien des idées reçues sur cette université à l’image trop “positive”.

Il n’y a pas, selon lui, “une” université américaine. Les établissements  américains sont  différenciés et le système méticuleusement étagé. Alors qu’en France on dénonce la dualité entre le système des Grandes Écoles (Polytechnique, ENA, HEC, etc.) et celui de la faculté traditionnelle, Antoine Compagnon indique qu’il y a “moins en commun entre Harvard et le community college d’El Paso qu’entre l’École normale supérieure de la rue d’Ulm et l’IUT de Mende en Lozère.

Les réformateurs de l’université en France envisagent donc un modèle idéal, à partir d’un petit segment de l’enseignement supérieur américain, constitué par ses universités les plus célèbres, comme Harvard ou Princeton, avec la volonté de le transposer dans un cadre européen. Ce mythe américain s’est construit autour d’une vingtaine d’universités, une fraction minime des milliers d’établissements.

Les universités du système public (universités d’États et Community Colleges), qui accueillent la majorité des étudiants aux États-Unis sont, elles, méconnues en France. C’est pourtant, selon Antoine Compagnon “sur ces universités publiques que les Français devraient prendre exemple“, car leur modèle est transposable à celui de la France. “Les frais d’admission, très importants, demandés à l’entrée des facultés de la Ivy League (1) ne seraient jamais tolérés en France.” Les universités publiques, elles, exigent des frais d’inscription relativement modestes. 2 583 dollars par an pour l’Université de l’Arizona ; jusqu’à 23 242 dollars pour Purdue University dans l’Indiana.

Mais pourquoi les universités les plus riches, comme Harvard, demandent-elles des frais universitaires élevés à ses étudiants (40 000 dollars par an), alors qu’en théorie elles n’en ont pas vraiment besoin ? Harvard dispose d’un capital de 30 milliards de dollars qui lui rapporte chaque année 300 millions d’euros (10% du capital investi), en plus des 60 millions que donnent chaque année les anciens élèves. Une grande partie de ces fonds permet de financer des bourses pour les étudiants d’origine modeste et de garantir la “diversité”. Le concept de diversity a remplacé dans la jurisprudence l’affirmative action, désormais contraire à la constitution. Toutes les universités américaines privées ou publiques doivent lutter contre les discriminations. Son corps étudiant doit reflèter la société entière, sous peine de sanction par les tribunaux.

Ces bourses sont en général réservées aux étudiants américains, tandis que les étrangers payent – ce sont d’ailleurs souvent les seuls – la totalité des frais d’inscription affichés. Mais, précisément, la réputation mondiale de ces universités américaines attire les étudiants étrangers : en payant le prix fort, ils contribuent dans une proportion plus forte que leurs effectifs, au financement des universités. C’est l’inverse de la France où l’université est quasi gratuite pour tous, ce qui dérange parfois certains candidates asiatiques pour qui gratuité signifie médiocrité.

Le “surplus” financier permet aussi aux universités américaines de faire des “offres” aux meilleurs professeurs, d’ouvrir des campus dans d’autres pays, d’offrir des bourses aux plus méritants et aux moins riches. Les frais de scolarités affichés sont flexibles d’un étudiant à l’autre : le modèle méritocratique domine. En France, malgré un accès ouvert en principe à tous, les classes sociales les plus aisées sont les usagers principaux de l’enseignement supérieur français. Il n’y a pas d’effet de redistribution des revenus des universités, indique Antoine Compagnon, moins de mobilité sociale qu’on ne le prétend en France. “Une université payante financée par un système de bourses et de prêts serait probablement plus équitable. On ne veut pas voir que, dans le système américain – hiérarchisé et diversifié –, il y a une place pour chacun“, ajoute Antoine Compagnon. “La sélectivité en France, nominalement, n’existe pas. Mais les classes préparatoires aux grandes écoles ont une sélectivité du même ordre (13,3% des nouveaux bacheliers) que le système universitaire californien. Vaut-il mieux une sélection masquée ou une sélection franche, qui profite moins systématiquement aux insiders, les enfants de père cadre supérieur et de mère enseignante ?

Aux États-Unis, un marché des professeurs

Le manque de moyens de l’université française désarçonne les enseignants américains, habitués à des salaires élevés et des infrastructures de qualité. C’est le cas pour Steven Kaplan, professeur d’Histoire qui a enseigné dans les deux pays, et qui réside aujourd’hui en France, bien plus par amour du pays que de son système universitaire.

À Versailles-Saint-Quentin, j’enseignais avec mon manteau l’hiver ; des morceaux de peinture me tombaient dessus, le nombre de photocopies par enseignant était limité, raconte-t-il. Les conditions matérielles, logistiques, les conditions de travail sont incomparables. Est-ce que je préfère enseigner aux États-Unis ? Sans conteste. J’ai enseigné à Cornell, une université d’élite de la côte Est. Six de mes collègues étaient nobélisés, les étudiants triés sur le volet. Les moyens étaient là : une bibliothèque ouverte 24h sur 24, des photocopies à volonté, chaque professeur avait son propre bureau…

La méritocratie à l’université n’est pas réservée qu’aux élèves. Steven Kaplan raconte comment l’université américaine sélectionne et recrute ses professeurs en leur faisant des offres ; à eux d’accepter la plus alléchante. “Aux États-Unis il y a un vrai marché. Le jour où une université californienne m’a proposé 50% de salaire en plus, je suis allé voir le doyen de Cornell pour lui demander de me faire une contre-offre. Ce qu’il a fait pour me garder.

Le système des grants pour attirer professeurs et chercheurs

Le Français Pierre-André Chiappori, aujourd’hui enseignant au département d’économie de Columbia, témoigne lui aussi de l’attrait d’enseigner et de faire de la recherche aux États-Unis. “C’est l’université de Chicago qui m’a fait ma première ‘offre’, suivie de Columbia : un salaire alléchant, une hypothèque pour acheter une maison et un poste pour ma femme, également universitaire. Comment refuser ? Le mieux que l’on puisse espérer en France, en comparaison, c’est de travailler au CNRS. Si je rentrais, mon salaire serait divisé par cinq.

La logique du financement de la recherche aux États-Unis est celle des grants, autrement dit des aides à la recherche, parfois attribué par le gouvernement fédéral, qui contribue ainsi au financement des universités publiques et privées. Ces bourses sont attribuées, sur demande et après études du projet par une vingtaine d’experts, aux chercheurs d’une université. “C’est toujours ainsi que j’ai financé mes recherches ; on m’octroie en général 150 000 dollars par demande, ce qui est largement suffisant, précise Chiappori.

Selon lui, le fait que la recherche française, malgré ses difficultés à être financée, parvienne à se maintenir à un bon niveau est un paradoxe. “L’université française essaye de jouer en ligue des champions avec un budget de deuxième division. Le pire, c’est qu’elle y arrive ! Mais pour combien de temps encore ? Cela ne durera pas.

Les ressources illimitées de la Ivy League

Les universités les plus prestigieuses qui dominent le  marché de l’enseignement supérieur, comme Harvard, Yale, Cornell, Princeton se sont construites seules et sont autonomes ; contrairement aux universités françaises entièrement gérées par l’État. Un quart du budget de ces universités provient des dons, et le plus souvent d’anciens élèves reconnaissants pour leur réussite professionnelle. À Columbia par exemple : “Un ancien élève ayant fait fortune et âgé de 80 ans à fait un don de 600 millions de dollars à son université. En France, le plus gros don jamais fait c’est Polytechnique qui en a bénéficié : 2 ou 3 millions d’euros“, raconte Pierre-André Chiappori.

Avec ces dons qui s’ajoutent au rendement du capital investi, les universités américaines peuvent se permettre un haut niveau de dépense par étudiant. Le budget du Massachusetts Institute of Technology (MIT), par tête et par année, est par exemple de 240 000 dollars. En comparaison, le budget par étudiant et par année en France, avant la loi sur l’autonomie des universités  dite loi Pécresse  était de 8 000 euros en moyenne, passé à 12 000  euros depuis (15 000 euros dans les universités scientifiques).

L’Alliance, une piste pour l’enseignement supérieur français

Le programme Alliance de Columbia est unique en son genre. Créé en 2002, il fait collaborer l’établissement américain avec trois institutions françaises : Polytechnique, Paris 1 Panthéon-La Sorbonne et Sciences Po, qui, ensemble, regroupent toutes les disciplines enseignées dans l’université new-yorkaise. «Nous échangeons afin d’être à la pointe de l’innovation, ce n’est pas qu’un réseau, c’est une volonté institutionnelle de collaborer, explique la Française Alessia Lefébure, responsable de ce programme. Au même titre que plus de huit cent universités américaines, Alliance détient un endowment (fonds de dotation) qui lui permet de récolter des intérêts, et qui est sa principale ressource.

Elle rappelle les différences fondamentales, historiques et statutaires, entre la France et les États-Unis. “En France, l’enseignement est considéré comme un bien commun, l’université n’a pas à se vendre, à développer d’argumentaire particulier pour être attractive. Dans les années 90, le marché de l’enseignement s’est internationalisé, la seule barrière pour étudier à l’étranger aujourd’hui est financière. Lorsqu’il a les moyens de voyager, sur quelles bases un étudiant va-t-il choisir son université ? La réputation, l’offre des cours, les services. En France, il y a un manque aigu de services pour les étudiants et les professeurs.

Selon Alessia Lefébure, la France n’est pas armée pour entrer en compétition avec des pays où les universités sont indépendantes économiquement. Ces dernières offrent pléthore de services et sont prêtes à mettre le prix fort pour recruter les meilleurs professeurs, comme cela se passe aux États-Unis. «Quand les premiers classements sont apparus, la réponse des pouvoirs publics français a été rapide, avec notamment la loi Pécresse censée rendre l’université autonome. Mais nous ne sommes pas allés au bout de la logique. Cette loi ne permet pas aux universités françaises de contrôler leurs frais de scolarité, leur type de sélection à l’entrée ; elles ne sont pas en mesure  de négocier le salaire d’un professeur.

S’inspirer de l’autre modèle américain

Le système américain paraît non transposable à l’institution universitaire française. Il n’y aura jamais d’universités privées en France aussi riches qu’aux États-Unis parce que les Ivy League en particulier ont accumulé des fonds gigantesques depuis des siècles et que le rapport annuel de ces fonds accentue l’écart avec le reste du monde. Mais certaines universités d’excellence comme Irvine ou Purdue sont publiques – comme en France – avec des droits d’inscription abordables pour les étudiants modestes. Bien que publiques, elles acceptent le principe de concurrence entre elles, entre professeurs, entre départements. Attention cependant à ne pas opposer de manière trop radicale les universités publiques et privées aux États-Unis. Ces dernières années, en raison des difficultés budgétaires des États, ceux-ci ont réduit le financement des universités publiques, les obligeant à leur tour à faire appel aux dons privés et à accroître sensiblement la contribution des étudiants. Par-delà la distinction public/privé, ce qui distingue le monde universitaire américain, c’est donc, avant tout, les principes d’autonomie et de concurrence, à tous les niveaux. Voici ce dont l’université française pourrait s’inspirer, tout en restant publique.

Mais la concurrence au sein du secteur public n’est pas une notion populaire dans les syndicats d’enseignants français. Ce n’est cependant pas une idée ni de gauche ni de droite ; depuis trente ans Alain Touraine sociologue proche de tous les gouvernements socialistes milite pour ce qu’il appelle les universités libres, c’est-à-dire publiques mais autonomes et concurrentielles. Paradoxalement, Nicolas Sarkozy, avec la loi Pécresse, l’a partiellement suivi ; son successeur s’y oppose. Le débat est donc moins politique que philosophique : devons-nous admettre ou non que la sélection et la concurrence sont des valeurs positives et qu’elles conduisent – ou non – à l’excellence universitaire ? On peut nier le modèle américain, mais il ne faudra pas s’étonner si les universités françaises dépérissent, et que leurs étudiants deviennent les principales victimes de ce dépérissement. Le classement de Shanghaï paraîtra arbitraire mais il photographie certainement l’avenir. ■

(1) Ivy League regroupe huit universités privées du nord-est des États-Unis, considerées comme les plus prestigieuses du pays. Ses membres sont Brown University (Providence), Columbia (New York), Cornell (Ithaca), Dartmouth College (Hanover), Harvard (Cambridge), University of Pennsylvania (Philadelphie), Princeton (New Jersey) et Yale (Connecticut). Elles sont également les plus anciennes ; sept d’entre elles ont été fondées par les Britanniques avant l’indépendance.



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