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Varian Fry, un Juste parmi les indifférents

Le documentariste Pierre Sauvage s’intéresse à la mission Varian Fry, du nom du journaliste américain qui a permis de sauver plus de 2 000 Juifs en France, durant la seconde guerre mondiale. Il ébranle aussi le mythe selon lequel les Américains ne savaient rien du massacre en cours. Entretien dans le cadre d’un cycle de réflexion sur les Justes à la Maison française de Columbia.

Pierre Sauvage n’est pas « seulement » un documentariste qui a reçu un Emmy Awards en 1979 pour son premier documentaire, Yiddish the Mame-Loshn (en français, Yiddish, la langue-mère). C’est aussi le réalisateur des Armes de l’esprit, qui présente les Justes du Chambon-sur-Lignon, village refuge de Haute-Loire où il a lui-même été caché, enfant. Son prochain documentaire, qui sortira en 2012, s’intéresse à la mission Fry, du nom d’un journaliste américain qui a œuvré pour sauver plus de 2 000 Juifs en France.

Varian Fry a débarqué à Marseille le 14 août 1940 avec une liste de 200 personnes à sauver, fournie par le Comité de sauvetage d’urgence (Emergency rescue comittee). La « mission Fry » a aidé des noms illustres comme Marcel Duchamp, Max Ernst ou Hannah Arendt à fuir vers les Etats-Unis. De nombreux anonymes réclament alors l’aide de Varian Fry, qui sauvera plus de 2 000 Juifs en 13 mois. Le 16 septembre 1941, son passeport lui est confisqué par le gouvernement américain, alors neutre face au conflit européen.  Le journaliste, contraint de rentrer dans son pays, n’aura alors de cesse d’alarmer le gouvernement et l’opinion publique du massacre en cours.

Comment avez-vous eu connaissance de l’histoire de Varian Fry ?

Cela remonte aux années 1980, lorsque j’ai lu le livre de Mary Jane Gold, Crossroads Marseille 1940, que j’ai aidé à republier en français sous le titre Marseille, années 40. Mes parents étaient à Marseille durant les années 1940, aussi cette publication m’a tout de suite intéressé. J’ai retrouvé Mary Jane Gold, et nous avons sympathisés. Il se trouve que c’était une très bonne amie d’amie de mes parents.

Vous avez tout de suite pensé à en faire un documentaire ?

Non, ça m’a pris du temps. A la base, je pensais faire un film romancé à partir de la réalité, mais je filmais les entretiens. Puis je me suis aperçu que ces gens disparaissaient, qu’il fallait les capter maintenant.

Qu’est-ce qui vous intéresse chez Varian Fry ?

J’ai appris en travaillant sur lui que mes parents avaient sollicité son aide, sans jamais l’obtenir. C’est un peu ce qui a précédé ma naissance. Je n’ai pas su cela par mes parents, j’ai vu leurs noms sur une liste. Leurs vrais noms, pas le pseudonyme « Sauvage ». Ils ont pris ce risque. Mes parents n’ont pas été aidés par Varian Fry, mais j’estime que l’on mesure une action de sauvetage à ce qui a été fait, pas à ce qui n’a pas été fait.

Comment expliquer qu’un Américain ait pris autant de risques ?

Tous les sauveteurs, et Fry le premier, étaient des personnes très indépendantes d’esprit. Comme dans la tradition juive, il s’est préoccupé en priorité de ce qu’il aimait. C’était un intellectuel, amoureux des arts. C’est légitime de vouloir sauver ce que l’on aime. Cette mission met également l’accent sur ce qui était possible. Les actes de sauvetage sont des actes d’accusation davantage que des alibis. Les Etats-Unis n’ont pas encore assumé toute leur part de responsabilité sur cette période. Il est trop facile de se dire que ce qui comptait était de battre les Nazis. Comme ils ont gagné la guerre, les Américains sont des héros. Mais ce sont aussi des antihéros concernant l’autre guerre, celle qui se menait contre les Juifs. D’ailleurs, le principal ennemi de Fry à Marseille était le consulat américain, qui cherchait à l’expulser.

L’opinion publique américaine était-elle au courant de l’extermination des Juifs en cours en Europe?

Il existe toujours aux Etats-Unis le mythe selon lequel la population ne savait rien, mais l’opinion savait de façon générale, ne serait-ce que parce que c’était dans les journaux.  Les journaux minimisaient, ils ont eu un grand rôle aussi, mais ils en parlaient tout de même. J’espère que le documentaire sur Fry servira non seulement à ajouter des détails importants sur cette mission, mais également à sensibiliser l’opinion sur les choix qui se présentaient.

Pour en savoir plus :

Foundation Varian Fry

Varian Fry à Marseille par Pierre Sauvage

Fondation du Chambon

 

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