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Vincent Cassel : « Mesrine était le clown d’une France moribonde »

 

Encensé pour son interprétation magistrale de Mesrine dans le dyptique de Jean-François Richet, Vincent Cassel dégage un charme inquiétant qui force le respect. Élégant sans la pose, l’acteur nous a reçus dans sa suite du Mercer Hotel, à SoHo, à l’occasion de la sortie américaine de L’Instinct de mort et de L’Ennemi public nº 1.

France-Amérique : Avec son maillot de corps, ses rouflaquettes et son cognac, Mesrine incarne vraiment le produit d’une époque, non ?

Vincent Cassel : Complètement ! Quand on fait un film sur les années 60/70, c’est un film d’époque. Et c’est presque aussi compliqué que de faire un film sur le XVIIe siècle ! Je pense que le danger, c’est de tomber dans l’esthétique pelle à tarte ou le stéréotype. Il ne faut pas que ce soit trop connoté parfum d’époque, sinon ça devient ridicule et en même temps il faut que ça le soit assez pour que les gens comprennent le passage du temps. Pour Mesrine, c’était amusant de se replonger dans ce passé familier. J’ai 43 ans et je me rappelle très bien de l’atmosphère du temps. Contrairement à un film où l’action, par exemple, se situe au Moyen Âge et où je ne peux que me projetter dans quelque chose que je ne connais pas du tout, j’ai pu ici faire ressortir des choses vécues de mon enfance.

F.-A. : Il y a un côté grand-guignol dans ce diptyque…

V.C. : Oui, surtout dans la deuxième partie, L’Ennemi public nº 1. À ce moment-là, Mesrine s’est inventé un personnage et il a fini par y croire. Ce qui nous guette tous du reste, parce qu’on s’invente tous un rôle social. Mais lorsqu’on écoute son dernier enregistrement, on comprend à quel point Mesrine était lucide sur tout ce cirque. La dernière chose qu’il ait dite est qu’« il n’y a pas de héros dans la criminalité, juste des hommes qui essaient de vivre hors des lois ». Peut-être qu’il n’y croyait pas tant que ça à son rôle… Qu’il était plus intelligent qu’on aurait pu le penser, alors qu’il jouait le mariole, son numéro perpétuel, en sachant pertinemment où cela allait le mener. Très vite, Mesrine comprend qu’il va en mourir mais il est déjà trop tard. Il ne veut plus qu’on le questionne là-dessus. Il préfère foncer tête baissée, aller jusqu’au bout de son délire.

F.-A. : C’est  un homme qui prend son destin en main, plutôt que de le subir. Un vrai rebelle en quelque sorte…

V.C. : Oui, c’est d’ailleurs de là que vient l’admiration du public pour ce mec. Il a le courage d’aller au bout de ce qu’il a en tête, quitte à en payer le prix fort, à en mourir. En fait, on est assez peu nombreux à se permettre ce genre de choses. Même si c’est un jeu de scène, c’est assez inspirant de voir quelqu’un avec ce pouvoir de décision. Dire non, faire ce qu’il veut, quand il veut et ruer dans les brancards. Ça fait plaisir, on a envie d’être à sa place. Ce qui n’empêche pas qu’il s’agisse d’un criminel psychopathe.

F.-A. : La France sous Pompidou, un peu endormie à l’époque, n’avait-elle pas besoin de ce type de divertissement ?

V.C. : Oui, bien sûr. À l’époque, la France s’ennuie. On est juste après la guerre d’Algérie à laquelle Mesrine a participé, avec tout ce que ça représentait de mensonges et de désillusion. Les Français avaient besoin à cette époque de clowns puissants. D’ailleurs, il y’en avait un autre à l’époque, c’était Coluche !

F.-A. : On aurait presque pu imaginer une rencontre entre les deux…

V.C. : Mais il y a eu des connexions ! Quand Mesrine s’est évadé, Coluche, dans un sketch radiophonique, a d’ailleurs appelé la prison de la Santé en disant « Je veux parler à Jacques Mesrine ». Il y avait une vraie concordance entre les deux. Comme Coluche, Mesrine était le clown d’une France moribonde. D’ailleurs, c’est amusant, leurs deux biopics sont sortis la même année en salles, en France.

F.-A. : Accepter de jouer Mesrine, c’était ajouter un rôle violent supplémentaire à votre filmographie…

V.C. : Vous savez, les rôles violents, je n’ai joué pratiquement que ça alors… Remarque, je viens de faire un prêtre dans un film qui s’appelle Le Moine. Mais il reste très violent aussi, d’une certaine manière. La violence n’est pas nécessairement physique. Ce n’est pas un remake de La Nuit du chasseur pour autant, c’est une adaptation du Moine de Lewis, un monument de la littérature gothique anglaise. La mise en scène est de Dominik Moll, le réalisateur du film Harry, un ami qui vous veut du bien. Vous voyez le genre d’ambiance… (Sourire en coin)

F.-A. : Qu’est-ce qui vous a suffisamment convaincu dans le scénario de Mesrine pour vous lancer dans un diptyque ?

V.C. : L’histoire de Mesrine elle-même, c’est un excellent sujet de cinéma ! Un vrai sujet de gangster ancré dans la réalité, qui fait encore polémique. Pour un acteur comme moi, c’est du pain béni ! Restait à savoir comment le traiter et là, ça n’a pas toujours été évident. Mais ce qui m’a vraiment convaincu, pour l’avoir expérimenté plus jeune, c’est que ce personnage était extrêmement apprécié dans les banlieues. Or j’ai toujours eu un rapport avec la banlieue, même bien avant La Haine. J’ai grandi dans le XVIIIème, à Paris. Il y a Barbès juste en bas… Barbès, la banlieue, le hip-hop. C’est mon univers d’enfance, je me suis toujours retrouvé avec des mecs de banlieue, principalement pour la musique.

F.-A. : Vous vous sentiez proche de Mesrine dans la vie réelle ?

V.C. : J’avais 13 ans quand Mesrine est mort. J’habitais près de l’endroit où il a été tué, Porte de Clignancourt. Ce jour-là, mon frère est rentré en disant : « C’est le bordel sur la place, un type vient de se faire buter. Les flics tiraient, on nous a jetés par terre, il parait qu’ils ont abattu Jacques Mesrine ». En fait, la mort de Mesrine est mon premier souvenir, comme pour la plupart des Français de ma génération. Je crois qu’en l’abattant, la police en a fait une icône moderne. Aujourd’hui, un tel personnage ne pourrait plus exister, il n’y a plus d’argent dans les banques ! (Rires)

F.-A. : À quel public pensez-vous vous adresser avec ce film ?

V.C. : À la jeunesse, déjà. Après, je ne m’adresse pas seulement à la banlieue comme c’était le cas à l’époque de Dobermann de Jan Kounen. La banlieue, c’est pas rose, la banlieue, c’est morose… (Rires). Cependant, Mesrine véhicule encore une admiration sans bornes chez les jeunes rappeurs et je trouvais intéressant de confronter ce public à la réalité du personnage qui a, il faut le rappeler, débuté sa « carrière » en tuant un arabe durant la guerre d’Algérie, puis un second arabe, en civil cette fois. Ces deux meurtres étaient fondateurs pour lui. Je me suis dit que leur présenter cette vérité, ce serait déjà un bon début. Mais ce qui est vraiment important pour moi, c’est de continuer à faire des films que j’aime. Je ne fais pas des films pour le public, je fais un film quand j’ai envie de participer à un projet, parce que je pense qu’il est original, qu’il a de la personnalité. En gros, j’essaie d’éviter les films trop formatés.

F.-A. : Vous produisez le dernier long-métrage de Romain Gavras ?

V.C. : Oui, comme j’avais produit le premier film de Kim Chapiron, Sheitan. Le film de Romain s’appelle Notre jour viendra, et il part au festival de Toronto !

F.-A. : Que représente pour vous le collectif Kourtrajmé, auquel appartiennent ces deux réalisateurs ?

V.C. : Ce collectif représente une réponse humaine à pas mal de problèmes en France. L’intégration, l’immigration, la jeunesse… Ce que je vois dans Kourtrajmé, ce sont des gens issus d’horizons très différents, un peu comme une pub Benetton, qui font du cinéma de grande qualité. Il ont beau avoir des idées politiques et religieuses qui diffèrent, tout le monde travaille ensemble, avec amour, dans ce collectif. J’ai toujours été sensible à ça et au fait qu’ils arrivent à capter quelque chose de résolument moderne. Je ne joue pas les grands frères non plus, je ne les regarde pas avec un regard ni condescendant, ni paternaliste mais ils sont extrêmement talentueux. Je n’arrivais pas à les faire produire car ils n’étaient pas pris au sérieux dans le milieu du cinéma. Les producteurs me disaient « C’est de la vidéo, c’est pas du cinoche ». Depuis, Kim Chapiron a fait parler de lui et Romain Gavras a créé un buzz mondial avec son clip à polémique du groupe Justice, « Stress », un grand moment de cinéma que certains réalisateurs, même au bout de vingt ans de cinéma, n’arriveront jamais à atteindre. Il était donc normal que je les produise.

F.-A. : Quel est votre rapport à New York ?

V.C. : J’ai une grande histoire avec cette ville puisque ma mère y était journaliste pendant trente ans. J’y ai vécu très tôt. Pour moi, cette ville représentait l’Actor’s studio, Taxi Driver, le début du hip-hop. J’étais déjà là à la fin des années 70/début des années 80. Je me souviens que cette partie de la ville était beaucoup plus crade et beaucoup moins cher. Sur la 42ème, qui est devenue Disneyland, il y avait des putes partout, de l’herbe et des sex shops pourris. Le Meatmarket était un endroit où il y avait des travellos partout le soir et un petit restaurant perdu au milieu des homeless. Je me souviens aussi du Studio 54, le Milk Bar, le Paradise Garage, le Roxy, avec les débuts du hip-hop ! Vous savez, le hip-hop a été un électrochoc pour moi ici. J’allais au Roxy, je devais être mineur à l’époque, il y avait Grandmaster Flash. Quand je retournais à Paris, j’avais l’impression d’arriver dans un village de schtroumpfs ! Je pense avoir garder quelque chose de cette énergie. Quand je rentrais de New York, comme beaucoup de Français, j’avais un train d’avance. J’électrocutais mon entourage avec cette énergie, cette démarche volontaire. Les gens qui ont vécu à New York vont beaucoup plus vite que les autres ! J’ai aussi vécu au Brésil. Le Brésil et New York, c’est ce qui a façonné ma personnalité.

F.-A. : Vous reconnaissez la ville aujourd’hui ?

V.C. : Pas vraiment. New York, pour moi, c’était une ville noire. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus asiatique. On trouve aussi de plus en plus de Français. La ville s’est beaucoup européanisée. D’ailleurs, c’est un signe, Daft Punk et Justice ont remplacé le hip-hop dans les bars et les boîtes !

 

Informations pratiques :

Mesrine : l’instinct de mort (premier volet), un film français de Jean-François Richet avec Vincent Cassel, Cécile de France, Gérard Depardieu, Ludivine Sagnier, Samuel Le Bihan, Gérard Lanvin, Olivier Gourmet, Georges Wilson, et Anne Consigny, sort le 27 août en salles américaines. Genre : Policier – Durée : 1 h 55

Mesrine : l’ennemi public numéro 1, un film français de Jean-François Richet avec Vincent Cassel, Ludivine Sagnier, Mathieu Amalric, Gérard Lanvin, Michel Ardouin, Samuel Le Bihan, Olivier Gourmet, et Michel Duchaussoy, sort le 3 septembre en salles américaines. Genre : Policier – Durée : 2 h 10.

Angelika Film Center
Empire 25
Lincoln Square 13

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