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Viva Riva!, un Scarface africain

Entièrement tourné à Kinshasa, Viva Riva!, du Congolais Djo Tunda wa Munga, filme les trajectoires obliques de sa faune interlope, vouée au culte du business. En compétition aux Oscars du cinéma africain, le film en a raflé six, dont celui de meilleur film, de meilleur réalisateur, de meilleure cinématographie et de meilleure production. Une véritable razzia pour ce premier long-métrage. Cinéaste plein d’avenir, Djo Tunda wa Munga a accepté de nous rencontrer à New York pour la première américaine du film, le 10 juin. Entretien.

France-Amérique: Le héros de Viva Riva! est un jeune truand qui débarque avec un camion rempli de gasoil dans Kinshasa, en pleine pénurie d’essence. Comment est né ce scénario ?

Djo Tunda wa Munga: J’avais en tête depuis sept ans de faire un film sur Kinshasa, mais je ne savais pas sous quel angle. À l’époque, j’étais aussi journaliste. Je me suis rendu dans le sud-ouest du pays, à la frontière de l’Angola, pour rencontrer des contrebandiers. Ils allaient en Angola chercher de l’essence qu’ils revendaient en contrebande à Kinshasa. Je me suis inspiré de l’histoire réelle de ces trafiquants, qui dilapident leur argent à tout bout de champ, pour créer le personnage de Riva.

À quel genre appartient Viva Riva ! ?

C’est un  polar moderne en forme de course-poursuite, avec les codes propres au genre : la violence, le langage de truands, les archétypes sociaux. On a par exemple une espèce de parrain local, un prêtre véreux, une militaire lesbienne, la prostituée. Et le guide indispensable au polar : l’indic’. Il y a un petit côté Scarface. Il y a aussi beaucoup d’humour, une espèce de distance avec la réalité. Ça place le film un tout petit peu en dehors de la norme, tout en restant ancré dans le réel de Kinshasa. Même dans mon travail de fiction, je puise dans la réalité pour construire mon script. Il y a toujours une base documentaire.

Vous êtes d’ailleurs documentariste de métier. Qu’avez-vous réalisé récemment ?

J’ai travaillé d’abord comme producteur exécutif sur des films historiques, puis comme assistant réalisateur. J’ai ensuite moi-même réalisé des documentaires et j’en produis régulièrement. Mon dernier en date, State of Mind (Etat d’esprit), n’a pas eu beaucoup de succès.  C’est  pourtant un très beau film sur le traumatisme psychologique collectif de la RDC. Il est axé autour d’une femme qui a été esclave sexuelle pendant un an et demi dans la forêt.

Pots de vins, gangs, prostitution. Ne craignez-vous pas de donner une image négative de Kinshasa ?

Je ne travaille pas à l’office du tourisme ! L’artiste n’est pas là pour plaire. Mon travail de cinéaste, c’est d’interroger sur la société. Tant pis si la violence du film choque. C’est une réalité. Mon ambition était de faire un film avec une perspective historique sur l’histoire du Congo de ces vingt dernières années. Il y a eu la chute du régime de Mobutu, la guerre pendant cinq ans qui a fait 5 millions de morts. La transition du Zaïre vers le Congo, ce n’est pas une histoire marrante ! La mauvaise image relative de Kinshasa est liée à son passé historique…

Un passé colonial, le Congo étant une ancienne colonie belge… On peut donc voir ce film de manière politique ?

Nous sommes dans un monde où tout est politique. Le bourgeois qui égorge sa maîtresse parce qu’elle a trop parlé dans un polar des années 50, c’est aussi un message politique. Dans Viva Riva !, la criminalité donne un aperçu des inégalités sociales. Kinshasa est une ville pauvre, rongée par les traumas du passé et par l’appât du gain à tout prix. Le film peut aussi être perçu comme une fable morale moderne sur les ravages de la guerre et les dangers du capitalisme.

La vitesse, les couleurs vives, la fête donnent une sensation de vertige absolu. Comme ce passage surréaliste dans la discothèque, sur de la techno congolaise…

Ce n’était pas conscient. J’ai eu beaucoup de mal à trouver le bon dosage entre le montage des images et la vitesse du scénario à l’écriture. Peut-être que l’écriture du script, tout comme mes travaux personnels, sont influencés par l’univers parallèle. Ce rythme très rapide devrait plaire aux Américains ! Ce n’est pas un hasard si la première mondiale du film a lieu aux Etats-Unis.

Kinshasa possède ce petit grain de folie qui rappelle New York.

Kinshasa a un côté très new-yorkais. Il y a cette même énergie, cette folie. Il y a 8 millions d’habitants, et une très forte densité de population. C’est une ville chaotique mais très sympathique. Les gens aiment s’amuser, ce sont de bons vivants. Ils ont ce côté latin, avec un fort esprit de famille. L’esprit de fête et de tumulte est permanent avec ses bars sur les bords des rues.

Quelles ont été vos références cinématographiques ?

Sergio Leone est une influence énorme. Mais le film qui m’a le plus influencé pour Viva Riva ! est un film japonais d’Akira Kurosawa: Stray Dog (Chien enragé), de 1949. C’est l’histoire d’un flic errant à la recherche de son arme, dans le Tokyo post-Seconde Guerre mondiale. Cette base documentaire mêlée à la fiction, c’est exactement ce que j’ai voulu faire avec Viva Riva!. Sinon j’aime beaucoup Fred Zinnemann, le réalisateur du Chacal. Mes autres réalisateurs de référence comptent Luis Buñuel, le Japonais Kenji Mizoguchi et le Canadien David Cronenberg. J’adore aussi Fritz Lang, un Allemand d’origine autrichienne, naturalisé américain…

Vous avez la ville en dénominateur commun avec l’auteur de Metropolis. Viva Riva ! peut presque se lire comme une chronique de Kinshasa ?

C’est un portrait fictif du Kinshasa contemporain. La ville est toujours à l’honneur. Mon projet de départ était d’ailleurs de faire un film réaliste sur Kinshasa. Mais je ne voulais pas faire quelque chose de bateau avec un personnage qui s’étonnerait de la corruption. Ce serait trop naïf. La poursuite par les trafiquants de carburant et la joie du retour au pays pour Riva m’ont fourni une bien meilleure approche. Elle montre une Afrique en mouvement, souvent joyeuse, saturée de couleurs. On suit vraiment la caméra qui se faufile à travers la foule.

La langue du film est un joyeux mélange !

Au Congo, nous avons cinq langues nationales : le swahili, le kikongo, le tshiluba, le français comme langue officielle et le lingala, qui est la langue populaire, la langue de l’armée et celle des artistes [tels Papa Wemba ou Koffi Olomidé, nldr]. Viva Riva ! est en français et en lingala, avec un langage très moderne.

Vous filmez le sexe et la violence sans tabou. Vous ne craigniez pas la censure ?

Le bon côté des choses, c’est que le cinéma est si peu développé au Congo que nous n’avons pas d’institut du film, et donc pas de motion de censure (Sourire). Et puis nous ne sommes pas une société vraiment conservatrice. Avec ses bars de rue et ses discothèques  qui pasent les tubes de techno locale, Kinshasa a  un côté indiscipliné, frondeur même… Aux Etats-Unis, j’ai quand même eu droit au petit R [pour les scènes de sexe, nudité, violence, langage  grossier et usage de drogue, ndlr].

Quelle place tient le cinéma au Congo ?

Aucune, il n’y en n’a pas ! Nous n’avons pas d’école, pas d’industrie, pas de tradition. Les pays africains colonisés par la France, qui a une grande tradition cinématographique, ont développé cette culture. Mais ce n’est pas le cas du Congo, colonisé par la Belgique qui n’a pas une si grande tradition de cinéma. Le seul film produit au Congo date de 1985. Il s’agit de La vie est belle de Benoît Lamy. Cette comédie a été la première production congolaise et le premier film en lingala. Un succès énorme.  Mais nous n’avons pas encore de « vague » congolaise. Il y a juste des indépendants qui essaient de monter leur film.

Pourriez-vous quitter Kinshasa pour tourner à Hollywood ?

Mon intention est de rester au Congo où je vis depuis 11 ans mais je voyage énormément et j’ai bien l’intention de faire des films ailleurs. On me demande souvent si je souhaite tourner à Hollywood. J’ai répondu que je préférais tourner à Kinshasa mais l’autre jour, je suis parti prendre un verre dans un bar du  L.A. noir, dans un restaurant jamaïcain, puis dans un club de blues. C’est une communauté noire américaine qu’on ne voit pas souvent à l’écran. Rien à voir avec Hollywood. Si on me propose de faire un film sur ces gens-là, oui, ça m’intéresse. Justement parce que ce n’est pas Hollywood mais une réalité américaine singulière, une vraie diaspora.

Infos pratiques :

Viva Riva ! sort le 10 juin à New York et Los Angeles et le 24 juin à Atlanta.

Site officiel : www.vivarivamovie.com/

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