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Moses E. Herzog est une rencontre que vous ne pouvez devoir qu’à la littérature. Le cinéma, par exemple, serait bien incapable de vous le représenter (Par exemple ? Par exemple Woody Allen a fait profession de l’imiter mais une filmographie répétitive et un air anémié n’y ont pas suffi). Quant à la vie réelle, celle des rencontres pour célibataires exigeants, celle du rapport Gallois et celle des rues décrassées que des êtres indistincts remontent ou descendent en truites égoïstes, jamais elle ne vous offrira d’y croiser un type pareil.

Herzog est une catégorie à lui tout seul mais où l’on ne trouve que lui. Aussi il cumule les signes distinctifs et les distinctions : c’est un intellectuel américain, spécialiste du romantisme et de Rousseau, consacré par ses pairs universitaires et par le Who’s Who. La jeune cinquantaine, il est déjà couvert de diplômes, d’honneurs, de femmes. Il est surtout juif et même ontologiquement juif : son histoire, ses fulgurances et sa métaphysique sont d’une essence forte, yiddish et sentimentale.

Pourtant, dès lors qu’il s’agit du quotidien et de l’amour vrai, Herzog est d’une naïveté belge ou canadienne. Madeleine, sa seconde épouse, l’a abandonné dans la campagne américaine pourrie où il a eu le tort de vouloir installer son ménage. La garce a bien joué le coup. Pleine du pouvoir de le faire souffrir, elle a usé des stratagèmes classiques par lesquels le cocu continue de se faire baiser bien après la rupture. Il y a l’art de la guerre et puis il y a l’art des femmes. Le chef- d’œuvre de Madeleine, c’est d’avoir quitté Herzog pour son meilleur ami, un Tartarin de la pensée, unijambiste mais très élégamment vêtu. Cet amant-là est largement inférieur à Herzog sur le fond – mais cela ne comptait plus dès les années 60. Et Herzog, aussi intelligent qu’il est indubitablement, se trouve de plus en plus humilié par ses contemporains qui nous semblent menaçants, comme animés du désir de le remplacer et l’engloutir.

Alors qu’importent les dividendes versés par son érudition et qu’importe la vanité qui lui sert de colonne vertébrale, Herzog va mal. Il peine même à distinguer s’il devient fou ou si, au contraire, sa lucidité lui offre de démasquer ces authentiques “cinglés”, ces “maîtres es Réalité”, qui “veulent vous enseigner – afin de vous punir – les leçons du réel”. Herzog est en première ligne face à la nouvelle société que l’on qualifiait il y a encore quelques années “de consommation”. Cette société qui lui dicte sa définition de l’homme. “Dans une ville. Dans un siècle donné. En période de transition. Dans la masse. Transformé par la science. Sous un pouvoir organisé. Obéissant à d’énormes contraintes. Dans une situation engendrée par la mécanisation. Après l’effondrement des espoirs radicaux”.

Madeleine partie, Herzog se met à écrire des lettres, aux vivants, aux morts, aux célèbres, à ses proches. Des lettres à Eisenhower, à Dieu, à Nietzsche, à Madeleine. Des lettres qui partent, qui restent, qu’il ne termine pas. Et au lecteur doué de sensibilité, il apparaîtra que ce réflexe d’écrire est aussi étrange que naturel. Il y a le monde où l’on vit et celui où l’on pense. Ce grand roman de Saul Bellow s’approprie ces deux espaces avec une même facilité géniale, multipliant les aller retour entre le décor réel et les pensées d’Herzog, entre les contingences ordinaires face auxquelles il reste désemparé et son univers cérébral, profus, puissant, désordonné. La fluidité employée par Saul Bellow nous est familière ; c’est ainsi que nous nous brossons les dents tout en critiquant la philosophie hégélienne ou la composition de l’équipe de France.

Les ennemis d’Herzog portent des milliards de prénoms mais ils n’auront jamais qu’un seul nom : la connerie. La connerie est arrivée avec les réfrigérateurs et la congélation de l’esprit. Il y a eu la télévision bien sûr. Après quoi, nos dernières élites, celles que nous méritions, pensèrent qu’un graffiti gare du Nord valait un Velásquez et les souffrances d’un homme celles d’un canard engraissé. “Contrairement à la bêtise, cette marche loupée de l’intelligence, la connerie déborde de notre pouvoir de lucidité” (Georges Picard). A écrire et poster à Saul Bellow, même mort.

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