Livres

Entre la France et les Etats-Unis, un marché du livre asymétrique

L’International Booker Prize remporté par le Franco-Sénégalais David Diop a mis un coup de projecteur sur la littérature française dans les pays de langue anglaise. Est-ce un effet d’optique grossissant ou le signe d’un intérêt nouveau pour ce qui se publie en France ? Alors que les maisons d’édition américaines traduisent toujours très peu de littérature étrangère, la France connaît depuis quinze ans un énorme engouement pour la littérature américaine. Enquête sur une circulation déséquilibrée entre les deux pays.
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© Antoine Maillard

Pour comprendre la belle histoire de Frère d’âme, premier roman de David Diop sur un tirailleur sénégalais pendant la Première Guerre mondiale, il faut remonter au printemps 2018. Alors que les premières épreuves de la rentrée littéraire commencent à circuler dans les réseaux professionnels, la jeune agent française Magalie Delobelle (agence So Far So Good) alerte les « scouts », ces lectrices et lecteurs qui font du repérage pour les maisons d’édition. « J’ai commencé à prospecter à l’étranger dès que [David Diop] a signé en France avec les éditions du Seuil », se souvient-elle. « Je savais que j’avais une merveille entre les mains. »

Très vite, l’Italie se positionne, puis, grâce à la scout parisienne Cristina Di Stefano, Farrar, Straus and Giroux, l’une des cinq plus grosses maisons américaines, achète les droits avant même la sortie du livre en France, bientôt suivie par Pushkin Press pour l’Angleterre et une dizaine d’autres éditeurs étrangers. Après un beau succès en France (180 000 exemplaires vendus en grand format et en poche) et le prix Goncourt des lycéens, le livre sort à quelques jours près aux Etats-Unis et en Angleterre en novembre 2020, accompagné de critiques élogieuses dans la presse, notamment dans le New York Times, qui voit en David Diop l’un des auteurs qui « aident la France à regarder en face son histoire avec l’Afrique ». Présenté au Booker Prize par son éditeur anglais, Frère d’âme est couronné le 2 juin 2021, ce qui déclenche une nouvelle salve de traductions et d’attention médiatique.

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© Antoine Maillard

L’aventure internationale de Frère d’âme est-elle singulière ? Ou le signe d’un regain d’intérêt des éditeurs américains pour la littérature française ? « Le succès de ce roman, tiré à 15 000 exemplaires aux Etats-Unis, est assez inhabituel », confie Mitzi Angel, la directrice de Farrar, Straus and Giroux. « C’est toujours un défi de publier de la littérature étrangère aux Etats-Unis et en Angleterre. Récemment, nous avons constaté un intérêt renouvelé pour Annie Ernaux, qui est admirée par beaucoup de jeunes autrices américaines. Les livres d’Edouard Louis, de Leïla Slimani et d’Emmanuel Carrère ont bien marché aussi. Mais de là à parler d’un regain d’intérêt pour la littérature française, je ne suis pas sûre. »

La mosaïque des éditeurs francophiles américains

Même si le français reste l’une des langues les plus traduites aux Etats-Unis, la littérature étrangère plafonne toujours à 3 % de l’ensemble de la production (tous pays confondus) et le nombre d’éditeurs américains publiant des auteurs français est assez restreint. En dehors des mastodontes, comme Amazon Crossing, qui publie Marc Levy, ou Penguin Random House, qui a traduit Leïla Slimani, quelques éditeurs de taille plus modeste sont particulièrement attentifs à la littérature française. Ce sont souvent des presses universitaires, de petites maisons à but non lucratif comme Deep Vellum Publishing (Zahia Rahmani, Anne Garréta) et The New Press (Alain Mabanckou, Jean Echenoz), ou des maisons indépendantes comme New Directions Publishing (Mathias Enard, Kaouther Adimi), Grove Atlantic (Jean-Baptiste Del Amo), Seven Stories Press (Annie Ernaux, Assia Djebar, Emmanuelle Bayamack-Tam), ou la très active Other Press.

Fondée par la Belgo-Américaine Judith Gurewich, Other Press a publié Eric Vuillard (prix Goncourt 2017), Hervé Le Tellier (prix Goncourt 2020), Patrick Boucheron, et a remporté un beau succès avec Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud, inspiré de L’Etranger d’Albert Camus et vendu à 48 300 exemplaires. « Ce succès s’explique par l’effet Camus, l’auteur français que les lecteurs américains connaissent le mieux », explique Adrien Bosc, directeur adjoint de l’édition au Seuil et fondateur des Editions du sous-sol, qui publie beaucoup de littérature américaine. « Il existe aujourd’hui une littérature française qui s’empare autrement du passé colonial français. »

En regardant les titres français traduits aux Etats-Unis ces dernières années, on constate en effet une abondance d’auteurs non métropolitains et originaires des anciennes colonies, notamment d’Algérie. « L’intérêt manifeste [des Américains] pour les enfants – maintenant petits-enfants – de la colonisation, mais aussi de façon plus générale pour les minorités visibles, en écho à leurs propres préoccupations nationales, est récurrent », constate Anne-Solange Noble, directrice pendant trente ans des droits internationaux chez Gallimard et autrice d’un rapport sur les maisons d’édition américaines pour le Bureau international de l’édition française.

Des voix francophones spécifiques

« Les livres qui m’intéressent sont ceux qui arrivent à transcender le provincialisme français », résume Judith Gurewich, qui publiera en 2022 le Congolais Blaise Ndala et l’Haïtien Jean d’Amérique et, en septembre de cette année, les mémoires de Mokhtar Mokhtefi, ancien combattant de l’Armée de libération nationale algérienne, un livre qui n’est pas sorti en France. « Nous voulons des voix d’écrivains dont le travail est spécifique, idiosyncratique, comme Virginie Despentes, Emmanuel Carrère, Michel Houellebecq », répond Mitzi Angel. « En tant qu’éditrice, je recherche l’intégrité d’une œuvre, je veux qu’elle soit impérieuse et pertinente, sans avoir forcément un caractère idéologique. Parfois, comme avec Virginie Despentes, on a un sujet puissant et une personnalité forte, mais dans d’autres cas, seule la musique du livre compte. »

Parmi les succès de ces dernières années figurent des autrices féministes françaises et des livres qui abordent la condition des femmes (Vanessa Springora, Camille Kouchner), particulièrement appréciés du lectorat américain. « On constate une résurgence d’intérêt pour les femmes qui n’ont peut-être pas été assez lues », témoigne la Française Laurence Laluyaux, responsable des traductions à l’agence RCW à Londres. « Mais il y a encore l’idée d’une fiction française passionnelle, avec de jeunes autrices qui sont toutes comparées à Marguerite Duras. J’ai plus de mal à faire traduire des textes que les éditeurs américains trouvent so French, qui reposent uniquement sur la langue, l’intensité des sentiments, les non-dits. »

Côté non-fiction, les livres français d’histoire et d’économie rencontrent le public américain, comme en atteste la belle carrière américaine de Patrick Boucheron ou de Thomas Piketty. Dans un pays où les éditeurs lisent peu le français, les prix littéraires restent un bon baromètre et un critère de choix, sans pour autant garantir une percée sur le marché américain. « Le prix Goncourt aide un peu, mais il faut aussi que les libraires aiment le livre, qu’il y ait de bonnes critiques », analyse Judith Gurewich. « Malgré cela, on ne touche qu’un petit monde intéressé par la littérature internationale ; l’Amérique est énorme, beaucoup de livres sortent chaque semaine et il faut se battre. » Gros succès en France, Une vie française de Jean-Paul Dubois, acheté par Knopf en 2007, s’est mal vendu aux Etats-Unis, faute d’accompagnement suffisant.

Un marché inégal

Si les textes circulent entre la France et les Etats-Unis, souvent via l’Angleterre, grâce à un réseau d’agents, d’éditeurs et de traducteurs européens et américains qui ont établi des liens de confiance, les échanges sont depuis toujours asymétriques, chacun reprochant à l’autre de n’acheter que des best-sellers. « C’est un vieux problème », explique Olivier Cohen, fondateur des Editions de l’Olivier à Paris qui publient Jean-Paul Dubois, Richard Ford et Jonathan Franzen. « La France et les Etats-Unis ont deux conceptions de l’édition totalement opposées. La tradition européenne veut qu’on suive des auteurs, quitte à publier plusieurs livres qui ne marchent pas avant d’avoir un succès. Au contraire, les Américains publient des livres et non des œuvres – même si c’est en train de changer, parce qu’ils achètent les droits pour des sommes ridicules. »

Contrairement aux Etats-Unis, la France publie énormément de littérature étrangère, dont 60 % est traduite de l’anglais, même si l’intérêt fléchit depuis quelques années. « La France a très bon goût en littérature étrangère : elle m’a permis de découvrir des auteurs dont je ne lisais pas la langue et que j’ai découverts en français », observe Judith Gurewich chez Other Press. Depuis une quinzaine d’années, la part de la littérature américaine sur le marché des traductions a considérablement augmenté, entraînant une flambée des enchères. « Au début des années 1990, nous étions très peu d’éditeurs français à aller souvent aux Etats-Unis et à publier les grands auteurs », témoigne Olivier Cohen, qui a obtenu son plus grand succès en 2008 avec La Route de Cormac McCarthy (650 000 exemplaires). « Puis les grandes maisons qui ne s’intéressaient qu’à la littérature française et aux prix littéraires se sont tournées vers la littérature étrangère, qui a connu un développement énorme. Aujourd’hui, la concurrence produit des effets aberrants, avec des avances de 150 ou 200 000 euros pour un auteur installé et des premiers romans qui s’arrachent à 30 ou 40 000 euros. C’est de la pure spéculation à laquelle je refuse de participer. »

© Antoine Maillard

Côté poids lourds, les maisons françaises qui ont un beau catalogue de littérature américaine sont Actes Sud (Paul Auster, Don DeLillo), Belfond (Colum McCann, Imbolo Mbue), la collection Du monde entier chez Gallimard (Ocean Vuong) et les éditions du Seuil, qui ont obtenu un beau succès l’an dernier avec Là où chantent les écrevisses de Delia Owens (110 000 exemplaires). Comme certains de leurs confrères américains, des éditeurs français continuent de travailler à l’ancienne, en faisant confiance à leur instinct plutôt qu’aux rapports de lecture des scouts. « Quand j’ai créé les Editions du sous-sol en 2011, je n’avais pas les moyens d’enchérir, alors j’ai construit le catalogue autremen », raconte Adrien Bosc. « J’ai entendu parler de Jours barbares, de William Finnegan, par l’écrivain David Samuels, que je publie. Il m’a parlé d’un article paru dans le New Yorker dans les années 1990, le portrait d’un surfer intitulé ‘Playing Doc’s Games‘. En me renseignant, j’ai appris que Finnegan écrivait ce livre depuis vingt ans et qu’il était en train de le terminer. J’ai pu l’acquérir en allant à la source, avant la parution américaine et le prix Pulitzer : il est devenu l’un de nos plus gros succès avec 80 000 exemplaires vendus en France. »

Le succès des canons américains

Adrien Bosc, qui publie également David Grann et Maggie Nelson, a contribué à faire connaître en France le journalisme narratif américain, la narrative nonfiction. Ce genre littéraire importé des Etats-Unis est devenu en quelques années un phénomène d’édition, comme l’a été le nature writing, popularisé par la collection Terres d’Amérique chez Albin Michel et les éditions Gallmeister. Parmi la profusion de livres américains qui arrivent chaque année en France, certains se sont très bien vendus aux Etats-Unis, mais ce n’est pas le seul critère de choix pour les éditeurs français. « L’Amérique est une usine à fabriquer des mythologies – les Indiens, les trappeurs, les grandes plaines – et cela génère parfois des propositions absurdes inventées par les médias pour faire de la publicité », observe Olivier Cohen, qui publie aussi bien Raymond Carver et Jeffrey Eugenides que la « génération trait d’union », ces écrivains américains venus d’ailleurs comme Gary Shteyngart ou Valeria Luiselli. « En France, la curiosité pour ce qui vient des Etats-Unis, partagée par les journalistes et les libraires, renforce parfois un préjugé selon lequel le roman français serait timide, autocentré, narcissique, alors que le roman américain serait celui des grands espaces, ce qui est absolument faux : Richard Ford, Philip Roth et Don DeLillo sont des écrivains universels dont les livres ne se passent pas nécessairement dans les prairies au Nebraska. »

« J’ai l’impression que nos lecteurs français s’intéressent à des livres vraiment américains, comme Cormac McCarthy, le road trip, le désert », ajoute Mitzi Angel. « Mais il existe aujourd’hui en France des maisons très intéressantes qui savent ce qui se fait en dehors des canons du grand roman américain. Il y a aussi une ouverture de la sphère littéraire aux écrivains de couleur, qui explorent la difficulté d’être américain. Je ne sais pas quelle est l’audience de ces livres en France, mais c’est vraiment une période très intéressante pour l’édition américaine. »

Pour la rentrée littéraire, un phénomène typiquement français, les auteurs américains attendus sont par exemple Natasha Trethewey (Memorial Drive, Editions de l’Olivier), Lionel Shriver (Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes, Belfond), Paul Auster (Burning Boy : Vie et œuvre de Stephen Crane, Actes Sud) et Ta-Nehisi Coates dont le premier roman, La danse de l’eau, a été acheté par Fayard, l’éditeur français de Barack Obama et de la jeune poétesse Amanda Gorman. Mais cette période, qui lance la course aux grands prix d’automne, est aussi synonyme de repli temporaire sur la littérature hexagonale, tous les regards étant braqués sur Saint-Germain-des-Prés et le prix Goncourt. On n’échappe décidément pas aux clichés.


Article publié dans le numéro de septembre 2021 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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