Histoire

L’escadrille La Fayette : l’amitié franco-américaine et les débuts de l’aviation

Un moment fort dans les liens historiques entre la France et les Etats-Unis fut la formation de l’escadrille La Fayette, entièrement composée de pilotes américains qui se portèrent volontaires pour servir dans l’armée de l’air française pendant la Première Guerre mondiale, avant que les Etats-Unis ne prennent part au conflit.
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De gauche à droite : James McConnell, Kiffin Rockwell, Georges Thenault, le commandant français de l’escadrille La Fayette, Norman Prince et Victor Chapman. © Dan Patterson Archival Collection

L’unité fut officiellement créée en tant qu’Escadrille n°124 le 18 avril 1916 ; à la fin de 1917, elle était détachée du commandement français et transférée à l’Air Service du Corps expéditionnaire américain en France. Cependant, les exploits collectifs de ses trente-huit pilotes au cours de ces dix-huit mois – que le New York Times a un jour qualifiés de « chapitres ardents dans l’histoire de l’aviation de guerre » – ont forgé la légende de l’idéalisme et du sacrifice héroïque dans l’imaginaire américain, ont gagné la gratitude de la France et continuent d’être célébrés encore aujourd’hui.

En mars 2016, des officiels américains et français se sont rassemblés au mémorial de l’escadrille La Fayette, un monument avec une crypte funéraire situé à Marnes-la-Coquette, près de Paris, érigé en 1928 grâce à des dons privés. Ils s’y sont retrouvés pour marquer le centenaire de la formation de l’escadrille La Fayette et rendre hommage aux plus de 200 autres aviateurs américains qui ont volé sous les couleurs françaises au nom de la « défense de la liberté », comme il est inscrit sur l’arche monumentale.

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La cérémonie du 100e anniversaire de l’escadrille La Fayette, au mémorial de Marnes-la-Coquette, en 2016. © ABMC

Cette commémoration transnationale célèbre les jeunes aviateurs (moyenne d’âge : 26 ans) de l’escadrille La Fayette, pour la plupart des rejetons de riches familles américaines. De par leurs réseaux influents à la fois en France et aux Etats-Unis, ils réussirent à vaincre le scepticisme initial du gouvernement français à accepter l’idée d’une escadrille 100 % américaine. Onze des trente-huit pilotes étaient fils de millionnaires. William Thaw, l’un des sept membres à l’origine de l’escadrille, arriva en France aux commandes de son propre avion – un cadeau de son père – qu’il présenta au gouvernement français. L’escadrille comptait dans ses rangs neuf anciens élèves de Harvard et cinq issus des bancs de Yale.

Certains étaient en quête de l’aventure que promettait l’aviation, seulement une douzaine d’années après le premier vol des frères Wright. Mais nombre de ceux qui rejoignirent l’escadrille le firent car ils ne pouvaient rester inactifs tandis qu’on débattait aux Etats-Unis pour ou contre l’entrée en guerre. « Je m’acquitte de ma dette envers Lafayette et Rochambeau », expliqua Kiffin Yates Rockwell, un autre de ses premiers pilotes. Et le général T. Michael Moseley, chef d’Etat-Major de l’U.S. Air Force entre 2005 et 2008, fera plus tard remarquer qu’ils s’étaient portés volontaires parce que « c’était la bonne chose à faire ».

Placée sous les ordres du capitaine français Georges Thénault, dirigée par le lieutenant Alfred de Laage de Meux et dotée de chasseurs agiles mais fragiles de type Nieuport 17C-1, la formation américaine fut d’abord appelée « Escadrille américaine » et envoyée sur le front de l’Ouest. Lorsque l’Allemagne protesta par voix diplomatique, le nom de l’escadrille violant la neutralité américaine, elle fut renommée « Escadrille La Fayette ». Les Américains remportèrent leur première victoire à Luxeuil-les-Bains, en Haute-Saône, où Kiffin Rockwell fonça sur un avion de reconnaissance allemand et fit feu avec sa mitrailleuse, pratiquement à bout portant. En mai 1916, l’escadrille était au cœur de l’action à Bar-le-Duc, opérant au-dessus du champ de bataille meurtrier de Verdun où, le 22, Bert Hall marqua leur deuxième succès aérien – et où l’escadrille connut ses premières pertes. Victor Chapman fut le premier pilote abattu et tué au cours d’une bataille aérienne, contre trois chasseurs allemands.

Ils formaient un groupe d’idéalistes et d’individualistes, mais ils étaient aussi pleins d’un entrain juvénile. Ils avaient par exemple deux lionceaux, Whiskey et Soda, mascottes de l’escadrille – jusqu’au jour où l’un des deux fauves étant devenu trop joueur avec un instructeur français, ils durent quitter les lieux. Après que Rockwell eut abattu son premier ennemi, son cousin lui offrit une bouteille de bourbon de quatre-vingts ans d’âge. Rockwell n’en but qu’une lichette et, par la suite, boire à la « Bouteille de la mort » devint un rituel de l’escadrille : tout pilote qui abattait un avion avait droit à une tournée.

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L’escadrille La Fayette vers 1916. © Library of Congress

Mais les pilotes de l’escadrille La Fayette s’illustrèrent aussi en privilégiant la bravade au détriment de la prudence. Il fallait un courage certain pour foncer dans le ciel à bord de ces fragiles structures de bois et de tissu et engager un combat singulier avec un ennemi tout aussi déterminé et habile, mais les Américains obtinrent des résultats. Raoul Lufbery avait été le mécanicien de l’aviateur français Marc Pourpe, un des tout premiers as, et l’avait accompagné pour des tournées de démonstration en Chine et en Inde. Lorsque Pourpe fut abattu au début du conflit, Lufbery s’engagea dans l’escadrille américaine pour le venger. Fin 1917, Raoul Lufbery avait au compteur dix-sept victoires homologuées. Néanmoins, les pertes de l’escadrille ne furent pas négligeables. Au cours de sa brève existence, l’escadrille La Fayette perdit neuf de ses trente-huit aviateurs au combat et neuf de plus furent abattus ou blessés. Alors les Français renvoyèrent l’escadrille à Luxeuil pour un complément d’entraînement sur des SPAD VII et XIII plus modernes, avec lesquels ils furent capables de défier plus efficacement les chasseurs allemands.

La presse américaine se fit l’écho de leurs exploits et popularisa les noms des jeunes pilotes, encourageant ainsi l’engagement de nombreux autres volontaires américains, en particulier dans l’aviation militaire française. La publicité, à son tour, renforça les liens des Etats-Unis avec la France et consolida le consensus en faveur d’une intervention américaine. En octobre 1916, les pilotes de l’escadrille La Fayette étaient à Cachy, dans la Somme, assignés au Groupe de Combat n°13, où elle demeura jusqu’à la fin de son service sous les couleurs françaises.

Des volontaires continuèrent de rejoindre l’escadrille jusqu’à son ultime sortie. Parmi les derniers figurait Edmond Genêt, descendant direct de Edmond-Charles Genêt, premier ambassadeur de France aux Etats-Unis durant la Révolution française, qui avait présenté ses lettres de créance à George Washington, puis resta aux Etats-Unis jusqu’à la fin de ses jours, devenant citoyen américain. En février 1918, les vétérans de l’escadrille furent intégrés à l’U.S. Air Service, fournissant un précieux noyau de pilotes rompus au combat aérien, dont certains comptaient plus de succès aériens que l’as américain Eddie Rickenbacker.

Au cours du temps, les faits d’armes de l’escadrille La Fayette ont été évoqués dans des ouvrages écrits sur ou par des membres de l’escadrille, dans deux films et au cours de la cérémonie annuelle au Mémorial de l’escadrille La Fayette où quarante-neuf pilotes américains ayant volé sous les couleurs françaises sont enterrés. Pendant la cérémonie annuelle, une rose est déposée sur les tombes, l’une après l’autre, tandis qu’une voix ponctue chaque arrêt d’un « Mort pour la France ». La cérémonie a cessé après 2001, l’arche du mémorial étant trop dégradée et victime d’une controverse sur le financement de sa rénovation. Pour finir, les gouvernements américain et français ont tous les deux mis la main au porte-monnaie pour la rénover à temps en vue des cérémonies célébrant son centième anniversaire.

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Jean Réno incarne Georges Thenault, le commandant français de l’escadrille La Fayette, dans le film Flyboys. © Electric Holdings

D’un point de vue cinématographique, l’escadrille aurait mérité meilleur hommage. Le film hollywoodien des années 1950 Lafayette Escadrille, réalisé par William Wellman, fut – à juste titre – éreinté par la critique. Le New York Times qualifia le film en ces termes : « des balivernes à périr d’ennui ». Pendant des années, Wellman affirma avoir volé avec l’escadrille La Fayette et il fit interpréter son personnage dans le film par son fils, William Wellman Jr. On sait depuis que si Wellman a bien été pilote volontaire, ce fut dans une autre unité française. Flyboys, réalisé en Angleterre en 2006 par Tony Bill, est plus proche de la réalité et comporte de bonnes séquences aériennes (reconstituées à l’aide d’effets spéciaux), mais on peut difficilement affirmer qu’il rend justice à l’escadrille. Le critique du New York Times l’avait qualifié de « fiction cucul la praline ».

Le plus bel hommage réside peut-être dans le fait que l’Armée de l’air française a conservé le numéro 124 pour une unité en activité appelée « Escadrille La Fayette », basée à Saint-Dizier-Robinson, en Haute-Marne. Ses avions arborent encore l’insigne à tête de chef sioux de l’escadrille américaine de 1916.


Article publié dans le numéro de mai 2016 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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