Portrait

Esther Duflo : économiste de terrain

Professeure au MIT et à l’Ecole d’économie de Paris, la chercheuse française est une pionnière de la lutte contre la pauvreté. Sa méthode d’expérimentation sur le terrain, inspirée des essais cliniques, lui a valu le Nobel d’économie en 2019.
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Esther Duflo. © Peter Tenzer/DPA

Les économistes qui reçoivent le prix Nobel sont généralement des hommes blancs, le plus souvent américains, honorés après une longue carrière universitaire passée à explorer de complexes théories macroéconomiques. Tout le contraire d’Esther Duflo ! Cette quadragénaire, professeure au Massachusetts Institute of Technology (MIT), est à la fois la plus jeune, la deuxième femme et le quatrième ressortissant français à avoir décroché le « prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel » depuis sa création en 1969. Mais la principale différence tient à la nature de ses recherches : comme ses deux colauréats, Abhijit Banerjee et Michael Kremer, Esther Duflo s’est spécialisée dans un domaine peu étudié, la pauvreté, avec une méthode qui privilégie le travail de terrain sur la recherche théorique.

« J’ai fait de l’économie parce que je voulais être utile à la société », confiait-elle au journal Le Monde en janvier 2020, un mois après avoir reçu, en sari bleu et rouge, le prestigieux prix à Stockholm. Fille d’un mathématicien et d’une pédiatre habituée des missions humanitaires, elle a grandi dans un milieu protestant et humaniste et a connu ses premiers engagements avec le mouvement scout. Etudiante brillante, elle est reçue à 19 ans à l’Ecole normale supérieure (ENS), un des établissements universitaires les plus sélectifs de France, et suit en parallèle les cours de l’Ecole d’économie de Paris.

Sur les conseils de Thomas Piketty, Esther Duflo part ensuite étudier aux Etats-Unis et travaille avec deux stars de l’économie du développement, Daniel Cohen et Jeffrey Sachs. Mais c’est la rencontre avec son directeur de thèse au MIT, l’économiste américain d’origine indienne Abhijit Banerjee, qui comptera le plus. En couple à la ville (ils sont mariés et ont deux enfants) comme à l’université, ils fondent ensemble, en 2003, ce qui deviendra le pilier de leurs travaux : le Poverty Action Lab.

Mesurer l’efficacité des mesures sociales

Basé à Cambridge, dans le Massachusetts, ce centre de recherche lié au MIT applique aux études sur la pauvreté une méthode expérimentale inspirée par les essais cliniques de l’industrie pharmaceutique. Pour tester l’efficacité d’une mesure sociale (microcrédit, distribution de moustiquaires, repas gratuits à l’école…), les chercheurs séparent de façon aléatoire la population concernée en deux groupes : un groupe test, soumis à l’expérience, et un groupe témoin, qui en est exclu. Comparer les résultats des deux groupes permet de choisir les mesures les plus efficaces. Dans son communiqué, le jury du prix Nobel 2019 soulignait que les deux économistes du MIT et leur collègue de Harvard, Michael Kremer, « ont introduit une nouvelle approche pour obtenir des réponses fiables sur la meilleure façon de réduire la pauvreté dans le monde ».

Cette méthode, qui nécessite de travailler sur le terrain, au plus près des populations que l’on aide, révolutionne – et divise – le monde économique. De nombreux gouvernants s’en inspirent, à l’image de Barack Obama, qui fit entrer Esther Duflo au Comité pour le développement mondial de la Maison Blanche en 2013. D’autres lui reprochent de ne s’intéresser qu’à des problèmes ponctuels, sans s’inscrire dans une théorie macroéconomique susceptible de résoudre la pauvreté au niveau planétaire. Une critique qu’elle récuse : « Quand on accumule des dizaines, des centaines d’expériences, on commence à dessiner une image plus globale de la façon dont ça fonctionne et de ce qu’il faudrait changer », répondait-elle dans Le Monde. « C’est beaucoup plus efficace que d’élaborer une politique à partir de grands principes. »

D’autant qu’en deux décennies, les études de son laboratoire ont concerné des millions de personnes. Rebaptisé J-PAL (pour Abdul Latif Jameel Poverty Action Lab, le nom du père d’un de ses donateurs), il s’agit aujourd’hui d’un réseau de 200 chercheurs de plusieurs universités. Ils évaluent aussi bien les campagnes de lutte contre l’absentéisme scolaire en Inde que l’aide aux jeunes entrepreneurs en France ou, plus récemment, l’impact des messages sur le Covid-19 auprès des populations défavorisées aux Etats-Unis.

Repenser la perception de la pauvreté

Auteurs d’un essai de référence sur la pauvreté, Esther Duflo et Abhijit Banerjee sont favorables à l’instauration d’un revenu universel de base dans les pays en développement. En février 2020, lors d’une intervention à la Brooklyn Public Library dans le cadre de la Nuit de la philosophie et des idées [vidéo ci-dessous], elle mettait en avant le « besoin de dignité » des personnes en difficulté et l’hostilité à laquelle elles se heurtent : « Nos systèmes de protection sociale sont en grande partie hérités de l’époque victorienne, où l’on pensait que toute personne qui avait besoin d’aide était potentiellement paresseuse, potentiellement malhonnête, et donc que l’on devait s’en méfier. A l’ère victorienne, on mettait ces gens en prison. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, mais l’idée est restée que si vous avez besoin d’aide, c’est un peu de votre faute. »

Le nouveau combat du couple est encore plus large : réhabiliter, aux yeux du grand public, l’image et les travaux des économistes. Dans un livre publié juste après leur Nobel, ils expliquent comment la recherche en économie, quand elle se base sur les faits et l’expérimentation, peut apporter des réponses aux grands problèmes de notre époque : immigration, climat, automatisation, inégalités… Le premier chapitre est titré, non sans malice, « Make Economics Great Again ».

Citoyenne américaine depuis 2012, Esther Duflo est revenue en France, en famille, il y a quelques mois. Elle et son mari ont accepté d’enseigner à l’Ecole d’économie de Paris et à l’ENS pour l’année universitaire 2020-2021. En décembre dernier, sur la chaîne TV5MONDE, elle a appelé de ses vœux un « plan Marshall » pour venir en aide aux pays en difficulté, où la crise du coronavirus a entraîné la pire récession de ces trente dernières années. « Les pays riches ont dépensé des milliers de milliards d’euros et de dollars pour soutenir leurs propres économies, ce qui était la bonne chose à faire. Malheureusement, ils n’en ont même pas distribué des miettes aux pays pauvres. »


Article publié dans le numéro de mai 2021 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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