Subscribe

Faut-il rajeunir le patrimoine architectural ?

Dénaturation ou cure de jouvence salutaire ? En France, contrairement aux autres pays européens,
l’insertion du « résolument contemporain » dans le patrimoine bâti (ou dans le paysage urbain) prend souvent des allures de conflit. L’un crie au mariage de la carpe et du lapin, l’autre prêche pour l’affrontement des siècles et des styles. Jusqu’à la cassure de la Révolution, nul ne contestait les ajouts, fussent-ils « anachroniques », qui maintenaient les édificesen vie. La rupture qui survient ne fait que s’amplifier au cours du XIXe siècle, entraînant une nouvelle vision de l’Histoire. À partir de Viollet- le-Duc, qui impose son MoyenÂge à lui, la distinction se fait entre les différentes époques. Les restaurations impliquent un choix dans le temps : à quel état les architectes doivent-ils retourner ? C’est cet héritage complexe, formé de sensibilités diverses, qui pèse de nos jours sur la politique culturelle de l’état, que l’on voit osciller entre avant-gardisme et passéisme, sans doctrine précise. Dérives condamnables ou réussites exemplaires témoignent de ce flottement.

Au chapitre des lamentations : l’adjonction parasite d’une résille métallique sur la façade du ministère
de la Culture (îlot des Bons Enfants, à Paris) ou le rajeunissement du donjon de Falaise (Calvados), façon blockhaus de béton. Parallèlement à mes appropriations abusives, condamnées en justice, nombre d’architectes entretiennent un dialogue respectueux avec le patrimoine, tout en s’ouvrant à la modernité. Restaurer, c’est transmettre, sans crainte de faire évoluer les « chefs-d’oeuvre en péril », promis à une mort lente. Sans injection de sang neuf, le très vénérable et très vulnérable théâtre romain d’Orange était l’un de ces moribonds. érigé sous le règne d’Auguste, il ne tenait plus debout
qu’en prêtant sa fameuse acoustique aux Chorégies d’Orange. Selon Didier Repellin, architecte en chef des Monuments historiques, autant d’appels au secours émanant des édifices menacés par le temps, autant de réponses au cas par cas. Appelé au chevet du seul mur de scène préservé dans le monde occidental, l’homme passionné qui ressuscite le patrimoine français de Rome a écouté ce qu’il nomme son « message ». Malgré son classement par l’Unesco au Patrimoine mondial de l’Humanité, le théâtre criait misère : « la charpente en bois de la toiture avait disparu dans un incendie aux alentours du Ve siècle et le mur perdait de sa substance. Avant toutes choses, il fallait le consolider. »

Tout projet implique l’auscultation méthodique des bâtiments, pierre par pierre. Les Américains, les Australiens et le bureau d’études anglais responsable du dôme du Millenium à Londres ont mené une réflexion aux côtés de l’Institut de Recherche sur l’Architecture antique. Repellin se souvient : « Nous étions tous fascinés par la charpente disparue. Mais il était hors de question de revenir au stade antérieur. La masse nécessaire à la couverture de cette surface gigantesque se révélait trop lourde pour arrimer le toit aux parements du mur, très dégradés. La dernière purge avait éliminé trente tonnes de matériaux, dont des morceaux de marbre qui pesaient cent kilos ! » L’architecte cherche alors un rapport harmonieux avec la structure décapée: « surtout ne pas recréer une copie, trouver “le ton à donner” ». Ce sera une grande voile haubanée de 61,70 mètres de long, étirée comme un velum à 36 mètres de hauteur sur toute la longueur du mur de scène, sans autre point d’appui qu’une gigantesque poutre transversale ancrée dans les parties restituées au XIXe siècle, « une aile en verre translucide, presque diaphane, doublée en dessous de mailles métalliques et capable de résister à la fureur des vents. »

Aussi bien fallait-il éviter tout bruit et préserver les qualités acoustiques. Pari tenu aux Chorégies d’Orange 2006, où Messieurs Michel Plasson et Robert Alagna se sont félicités de la qualité du retour des voix. Autant dire une prouesse mondiale, réalisée à une cadence infernale par les sociétés AREP et Eiffel. « L’intervention n’est jamais neutre, elle reste une réinvention, on retourne à un état qui n’a jamais existé, on modifie la substance avec les matériaux actuels », affirme l’architecte en chef des Monuments historiques (ACMH) Pascal Prunet, successeur de son père, Pierre Prunet, qui assura avant lui la restauration du château des ducs de Bretagne, à Nantes. « Tout était arasé, horizontalisé, l’incendie de 1670 avait fait disparaître le campanile et les flèches de la tour de la Couronne d’Or, la tour des Espagnols était anéantie par l’explosion de 1800, destructions, abandon et remaniements ajoutaient à la complexité du bâtiment. » Deux choix se présentaient : soit une restauration néo-gothique, dans la tradition de Viollet-le-Duc, adoptée par Pierre Prunet pour les lucarnes reconstituées du Grand Logis, soit un projet contemporain. « Le service des Monuments historiques a opté pour la vision conservatoire, qui n’était pas vraiment la mienne », déclare ce champion de la rénovation urbaine, notamment à Toulouse (extension du Palais de Justice). Il trouve un compromis en donnant libre cours à son imagination : « Je voyais des masses blanches hérissées sur le ciel, qui me faisaient penser aux Très Riches Heures du duc de Berry.

Le restaurateur ne doit pas oublier le côté émotionnel ni la forte charge symbolique des monuments. Celui-ci renvoie à l’histoire régionale. » Concrètement, il retrouve la richesse perdue de la construction, appauvrie par les tentatives successives de retour à l’état médiéval depuis 1850, sauvegarde le tendre tuffeau de la façade du Grand Gouvernement, retrouve son aspect classique et lui redonne sa verticalité. Aussi différents que soient les partis pris des deux architectes, le cas d’Orange et celui de Nantes illustrent la suprématie de l’imaginaire. La toiture de Didier Repellin évoque la silhouette présumée de la couverture disparue, les tours immaculées de Pascal Prunet reflètent le prestige ducal cher aux Nantais. Jean-François Gabriel, professeur émérite de l’Université de Syracuse, résume en une phrase toute la subtilité de ces restaurations : « Si l’on veut bien reconsidérer la notion d’avant-garde, on s’apercevra que l’on trouve tout autant de solutions originales en retournant aux sources ».

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Related