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La nouvelle frontière politique

Il n’est pas accidentel qu’en France s’opposent dorénavant deux candidats, Macron et Le Pen, qui ne coïncident plus avec le clivage droite-gauche. C’est sans doute que ce clivage n’est plus d’actualité.

L’élection présidentielle en France propose une lecture nouvelle de la vie politique qui vaut, me semble-t-il, pour l’ensemble des démocraties occidentales et peut-être au-delà. Cette lecture est la suivante : les nations persistent à se diviser par le milieu selon une éternelle loi sociologique, mais plus nécessairement sur un axe droite-gauche. En France et ailleurs, la frontière sépare clairement, désormais, les partisans de la « société ouverte » contre ceux de la « société fermée ». Du côté de la société ouverte se trouvent les partisans de la liberté de circuler et d’échanger, des accords internationaux du type de l’Union européenne et de l’OTAN, d’une économie fondée sur l’entreprise, d’un Etat régulateur mais pas envahissant, de la liberté des mœurs et de la croyance en l’universalité des droits de l’homme. Ceux qui préfèrent la société fermée s’opposent à tout ce qui précède et choisissent un Etat fort, voire autoritaire, au service d’une nation représentée comme homogène avec une identité unique, culturelle, ethnique ou religieuse. Ces partisans de la société fermée estiment que l’âge d’or se situe plutôt dans le passé et ceux de la société ouverte, dans l’avenir. Marine Le Pen se fonde, d’ailleurs, sur cette analyse, sans utiliser le même vocabulaire, en se plaçant sous le signe de la nation seule, contre la mondialisation. Et serais-je tenté de dire, contre la réalité présente puisque, en dépit de Marine Le Pen, tout Français est, de fait, citoyen de l’Europe et du monde en plus d’être français.

Ces deux visions ont chacune leur cohérence. Elles se déclinent ensuite en de multiples politiques, qu’il s’agisse du contenu de l’enseignement, de la nature de l’économie, des bénéficiaires de la solidarité publique et de l’accueil ou du refus de l’immigration. Emmanuel Macron, Mariano Rajoy, Angela Merkel sont évidemment du côté de la société ouverte et Donald Trump, Viktor Orban, Marine Le Pen, Vladimir Poutine, Recep Erdogan, de la société fermée. En France, l’extrême gauche, les trotzkistes, qui refusent de soutenir Macron contre Le Pen, quoique à gauche, participent aussi de la société fermée. On pourrait aussi se référer à une autre dénomination de ce nouveau partage : populisme contre libéralisme. Mais cette classification-là a le défaut de porter un jugement de valeur, puisque populiste est une insulte et décrit une méthode, pas un contenu. Toutes ces notions, cependant, se recoupent : Macron est à la fois libéral (au sens philosophique du terme) et pour la société ouverte ; Le Pen est populiste (elle dit « parler au nom du peuple ») et anti libérale en tout.

Bien que résultat de circonstances hasardeuses — les « affaires » de Fillon, la médiocrité de Hamon pour le parti socialiste — il n’est pas accidentel qu’en France s’opposent deux candidats qui ne coïncident plus avec le clivage droite-gauche. Sans doute ce clivage n’est-il plus d’actualité. Toutes les nations démocratiques ont atteint une sorte d’équilibre, national et international, où l’économie de marché règne, plus ou moins régulée par l’intervention de l’Etat, associée à une redistribution généralisée que l’on peut trouver excessive ou insuffisante. On ne se dispute plus que sur l’emplacement exact du curseur, plus social ou plus libéral. Macron, en se déclarant à la fois social et libéral, traduit bien ce nouvel équilibre presque stable entre droite et gauche. Dès lors, cet ancien partage n’offre plus aux électeurs un choix fondamental et les partis traditionnels de gouvernement se condamnent à décevoir : quand ils sont élus à gauche, leurs électeurs leur reprochent de mener une politique de droite, parce que les faits sont têtus. Elus à droite, on va les accuser de ne pas l’être suffisamment. La droite, historiquement étatiste, n’a donc plus grand chose à proposer et la gauche, qui vient du marxisme, est tout autant épuisée. En revanche, société ouverte ou fermée, identité nationale ou européenne, immigration ou non, esprit d’entreprise ou pas, ce sont des notions fortes et qui parlent à l’imagination.

Les « ouverts » et les « fermés » devront ne pas décevoir et devenir plus créatifs qu’ils ne le sont actuellement. Les partisans de la fermeture, par leur irréalisme, nuisent au progrès économique et à l’innovation ; ils sèment la peur de l’autre et la violence possible à l’intérieur comme aux frontières. Les « ouverts » ? Ils tendent à perpétuer la société telle qu’elle existe, faute de réflexion approfondie sur les imperfections du marché mondialisé et les troubles qu’il peut susciter chez ses victimes. Le trouble exploité par Marine Le Pen, est réel : le populisme contemporain, s’il est issu d’un éternel nationalisme, est aussi ancré dans le malaise concret que suscite la modernité contemporaine, le changement de nature du travail et des mœurs. Il est explicatif mais pas tout à fait rassurant que le populisme se porte mieux chez les « non éduqués » (cher à Donald Trump) loin des centres villes, que chez les urbains instruits. Macron a justement observé, au cours de sa campagne, que ce grand divorce culturel, social et politique se préparait dès les classes primaires. Peut-être même avant ? Il me paraît certain, en tout cas, que ceux qui qualifient la situation française de grand désordre, se trompent : on assiste, au contraire, à une claire réorganisation des choix démocratiques.

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  • L’evolution economique, politique et sociale dont nous observons, en France comme aux Etate-Unis, est accompagnee d’une propagande farouche. Le populisme neglige, a la fin, le peuple, c’est-a-dire les demunies. La droite–et peut-etre meme la gauche, profite de ces populations-la alors que l’on ne cherche qu’a faire avancer une autre faction des compatriotes. Le nationalisme s’agit, a vrai dire, des actions anti-nationales, se mettant a diviser pour conquerir. L’idee historique d’ « autorite » dans l’Hexagone n’est qu’euphemisme pour la domination des uns sur les autres. En realite, l' »autorite » ne decoule-t-il aucunemenet du christianisme, mais de la volonte de decevoir. Dieux est Amour, c’est Jacques Ellul qui nous l’avait rappelle; l’extremisme est la haine. Finalement, le communisme n’est que la tradition sociale de l’histoire biblique sans la partie religieuse. On l’avait ote, cette partie. L’extremisme deteste la religion parce qu’elle empeche la reussite de la dictature. La dictature prefere utiliser celle-la afin d’essayer de mieux ecraser les opposants.

  • Ce que cette élection a montré, c’est que, quoi qu’on ait pu dire, la société française a encore un bon système immunitaire politique. Les français ont montré qu’ils ne s’en laissaient pas compter et qu’ils savaient, quand il le fallait, monter au créneau pour défendre lels valeurs qui font la grandeur de la France: ouverture sur le monde, hospitalité, sens de la justice et de l’histoire, goût pour les idées, la culture, les arts. Or, c’est ce que Marine Le Pen et ses partisans n’ont pas compris. Au lieu d’essayer de faire que la mondialisation se fasse au profit des peuples, ils ont préféré exploiter les peurs que sa mauvaise gestion a provoqué chez tous ceux et toutes celles qui en avaient ‘payé les frais’. Si Macron ne s’attaque pas frontalement a ce qui a tourné mal en Europe–si, en somme, il ne s’attache pas sérieusement à en finir avec l’austérité, il se retrouvera rapidement paralisé par les discours démagogiques de tous ses adversaires de gauche et de droite. Il lui faut démontrer aux citoyens français que ce n’est pas l’Europe EN SOI ou la mondialisation en général qui a mis leur pays dans la situation où elle s’est retrouvé, mais plutôt l’absence d’initiatives, de prises de position, de choix (économiques, politiques, culturels) qui a fait de cette (trop?) grande entreprise ce qu’elle est devenue: une matrone qui a mené à l’endettement des nations impliquées, l’apauvrissement des paysans et des agriculteurs, la destruction des acquis et des protections sociaux et à la perte d’identité. En surfant sur cette vague, il a été facile aux cassandres politiques d’exploiter la peur, le découragement, et le sentiment qu’on était en voie de perdre son…âme! Rien ne dit que Macron saura ou pourra relever le défi qui l’attend et redonner confiance aux français (et aux Européens) et leur montrer qu’ils peuvent encore compter leurs capacités de refonder l’Europe, et, du même coup, redonner à la France la place qu’elle mérite.

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