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Adrien Bosc : « Le New Yorker n’a pas d’équivalent en France »

Originaire d’Avignon, l’éditeur et écrivain Adrien Bosc a appris l’anglais en lisant les reportages fleuves publiés dans les pages de Harper’s Magazine et du New Yorker. Fondateur des éditions du Sous-Sol et de la revue Feuilleton à Paris, il publie en français l’œuvre des grands reporters américains et entretient la tradition de la creative nonfiction, ces « reportages qui se lisent comme des romans ».

Depuis 2011, l’éditeur de trente-et-un ans assemble un catalogue qui fait le grand écart entre les talents émergents du journalisme littéraire et les tenanciers du genre. Les éditions du Sous-Sol ont récemment traduit Le fond du port de Joseph Mitchell, portraits de « fêlés, âmes perdues et invisibles » dans le Manhattan des années 1930, et publieront le 2 novembre prochain Machine de guerre de Michael Hastings, le « portrait au vitriol » qui a causé la chute du général commandant les forces américaines en Afghanistan.

France-Amérique : L’expression creative nonfiction n’a pas d’équivalence en français. Pourtant, le genre existe en France. Pourquoi est-il moins ancré qu’aux Etats-Unis ?

Adrien Bosc : En effet, les écrivains français comme Albert Londres, Blaise Cendrars, Joseph Kessel, Jean Hatzfeld, Emmanuel Carrère ou Florence Aubenas se sont longtemps revendiqués du journalisme littéraire. Le genre est très américain parce qu’il a été théorisé aux Etats-Unis. Tom Wolfe en énonce les préceptes dans New York Magazine en 1972 [puis dans la préface de l’anthologie The New Journalism en 1973] : subjectivité assumée, construction par scènes du récit, attention aux détails dans les descriptions et dialogues reproduits dans leur intégralité. C’est aussi aux Etats-Unis que la creative nonfiction s’est épanouie, portée par de prestigieux journaux et magazine. Nous n’avons jamais eu en France d’équivalent au New Yorker, à Harper’s Magazine ou à Esquire. L’exemple de la nouvelle est similaire : le genre est plus développé aux Etats-Unis qu’en France.

Comment expliquez-vous un tel regain d’intérêt pour la « littérature du réel » en France ?

L’auteur new-yorkais David Samuels a une image séduisante qui explique l’appétit français pour cette littérature. La creative nonfiction, écrit-il, est le seul genre spécifiquement américain. L’importance du genre aux Etats-Unis serait ancrée dans le mythe de la Frontière. La création des premiers grands journaux américains coïncide avec la conquête de l’Ouest. Au XIXe siècle, il était important pour les Américains de la Côte Est de lire des récits de cet Ouest fantasmé dont ils ne connaissaient rien. En rapprochant les Américains des deux côtes, les grands reportages ont participé à la construction de l’identité américaine. En France, le contexte est similaire : les frontières de l’Europe ont volé en éclats et notre identité est remise en question. Les auteurs de nonfiction, par leur implication et leur subjectivité, offrent une fenêtre sur ces gens qui vivent à l’autre bout du territoire. Le reportage au long cours offre une proximité avec l’autre que le journalisme traditionnel ou la télévision ne permettent pas.

Vous traduisez le meilleur de la littérature américaine, récompensé par le National Book Award ou le Prix Pulitzer. Comment choisissez-vous les traducteurs avec lesquels vous travaillez ?

Pour chaque article, chaque livre, nous souhaitons trouver le traducteur ou la traductrice qui sera capable de retranscrire la voix de l’auteur et la force de son texte. Une traduction littérale ne suffit pas. Hélène Cohen s’est avérée être la voix de Nellie Bly : elle comprenait tout de cette femme indépendante, journaliste audacieuse, enfermée volontaire dans un asile psychiatrique de New York en 1887. De la même manière, nous savions qu’Anatole Pons serait parfaitement à l’aise avec la littérature des grands espaces de Ted Conover. L’autobiographie du journaliste William Finnegan, Jours barbares [publié aux éditions du Sous-Sol en mars dernier], a été un défi de traduction. Dans un texte au vocabulaire très riche et récompensé du Prix Pulitzer en 2016, l’auteur décrit une centaine de vagues d’allures et de couleurs différentes. La traduction de Frank Reichert rend justice à cette littérature baroque et technique.

Les éditions du Sous-Sol ont publié en février dernier la traduction française d’un reportage de Jane Kramer datant de 1977, Le dernier cow-boy, aujourd’hui épuisé aux Etats-Unis. Votre travail est-il celui d’un passeur culturel ?

C’est important pour notre maison de rattraper ce qui n’a pas été publié en France. Nous partons du principe que toute littérature mérite d’être traduite et rendue accessible à ceux qui ne lisent pas l’anglais ou ne connaissent pas les journaux américains. C’est important de publier des auteurs contemporains — comme Ted Conover, David Samuels ou Maggie Nelson — mais aussi les auteurs qui sont les devanciers du genre et ont influencé les écrivains journalistes d’aujourd’hui, comme Nellie Bly, Joseph Mitchell, Gay Talese ou Jane Kramer. Leurs livres sont intemporels. Ils viennent parfois réveiller l’actualité. Dans Le dernier cow-boy, Jane Kramer offre l’une des meilleures grilles de lecture de l’Amérique profonde actuelle. C’est cette Amérique déclassée qui a montré son exaspération en votant pour Donald Trump en novembre dernier.

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