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Alexander Calder : la mobilisation générale de l’art

L’artiste américain Alexander Calder, célèbre pour ses créations aériennes, a passé une grande partie de sa vie en France. Un beau livre publié par Abrams et une rétrospective au Musée des Beaux-Arts de Montréal s’intéressent aux origines du medium que Calder, sur les conseils de son ami Marcel Duchamp, baptisera « mobile ».

Fils d’une peintre et d’un sculpteur, Calder a grandi entre la Pennsylvanie, l’Arizona et la Californie. Dès l’âge de huit ans, il passe le plus clair de son temps dans son atelier : au sous-sol de la maison familiale, il travaille le bois et le métal. Il collecte « les plus belles choses de la poubelle » et façonne des bijoux pour les poupées de sa sœur, un chien et un canard stylisés pour ses parents.

Suivent des études d’ingénieur dans le New Jersey, puis de dessin à la célèbre Art Students League de Manhattan. Mais c’est à Paris que Calder deviendra un géant de l’art moderne. Il s’y installe en 1926 et s’attèle au Cirque Calder : un tableau de deux cents personnages de fil de fer, de bouchon et de chiffon qu’il anime au moyen de fils et de poulies. Les danseuses et les trapézistes, le lion, l’éléphant et le phoque jongleur témoignent de la passion de Calder pour les arts de la scène et le mouvement.

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Calder et le Cirque Calder à Paris en 1930.  © 2018 Calder Foundation, New York/Artists Rights Society, New York/SOCAN, Montréal. Photo George Hoyningen-Huene

Dans son studio du XIIIe arrondissement, au 14 rue de la Colonie, Calder côtoie l’avant-garde artistique — Jean Cocteau, Joan Miró, Man Ray, Fernand Léger, Piet Mondrian et Marcel Duchamp — et sculpte ses muses Kiki de Montparnasse et Joséphine Baker à l’aide d’un fil d’acier. En 1929, il expose ses créations à Paris et achève Goldfish Bowl, sa première sculpture mécanisée: une manivelle permet d’animer deux poissons de fil de fer dans un aquarium du même matériau. Calder vient d’inventer « le dessin dans l’espace », un concept qu’il développera tout au long de sa carrière.

Calder et Duchamp : la conquête de l’espace

En parallèle, Calder poursuit les travaux de Marcel Duchamp sur l’art cinétique et la chronophotographie : à l’aide d’un stroboscope et d’un appareil photo, il décompose le mouvement de ses sculptures. Les deux artistes partagent une passion pour les mathématiques, la géométrie et la physique : leur amitié, écrit l’essayiste français Alain Jouffroy, est « à quatre dimensions ».

Duchamp, qui visite l’atelier de Calder en 1931, suggère le terme « mobile » pour désigner ses œuvres aériennes. Pour désigner ses œuvres statiques, l’artiste franco-allemand Jean Arp invente le mot « stabile ». Deux formes immédiatement identifiables qui deviendront la signature de l’artiste américain. Au cours de sa carrière, Calder créera plus de 600 œuvres monumentales : Spirale, exposée devant le siège parisien de l’Unesco ; Horizontal, qui siège sur le parvis du Centre Pompidou ou encore Trois Pics sur la place de la gare à Grenoble.

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Alexander Calder, Phoque performant, 1950.  © 2018 Calder Foundation, New York/Artists Rights Society, New York/SOCAN, Montréal. Photo Nathan Keay, courtesy MCA Chicago

Une grande partie des créations de Calder verront le jour à Saché, en Touraine, où l’artiste achète une maison en 1953. L’agrandissement des maquettes est confié à l’usine Biémont de Tours : les métallurgistes façonnent, découpent, peignent et assemblent les plaques d’acier riveté. Avant de les expédier à Paris, à New York ou à Los Angeles, l’artiste installe ses créations chez lui. Vu du ciel, un troupeau de sculptures monumentales en acier rouge et noir semble paître derrière la maison.

L’horloger du vent

Calder est un touche-à-tout. En témoigne les 22 000 œuvres de son catalogue raisonné. Pour reprendre les mots du poète Jacques Prévert, « oiseleur du fer, horloger du vent, dresseur de fauves noirs, ingénieur hilare, architecte inquiétant, sculpteur du temps, tel est Calder ».

En 1965, La Grande Voile est le premier stabile conçu en France à être installé aux Etats-Unis. La sculpture de trente tonnes arrive à Boston par bateau : elle sera remontée pièce par pièce sur le campus du MIT. Avant d’être exposées en plein air, les œuvres monumentales de Calder sont testées en soufflerie. La sculpture Trois Disques (aussi connue sous le nom L’Homme) doit pouvoir résister à des vents de 200 km/h : c’est l’exigence de la ville de Montréal, qui installe le stabile de vingt mètres de haut sur une île du fleuve Saint-Laurent à l’occasion de l’Exposition universelle de 1967.

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Le stabile Trois Disques de Calder à l’Exposition universelle de Montréal en 1967. © 2018 Calder Foundation, New York/Artists Rights Society, New York/SOCAN, Montréal. Photo courtesy Library and Archives Canada, Ottawa

En 1974, Calder reçoit l’insigne de commandeur de l’Ordre de la Légion d’honneur. La même année, il offre une sculpture à la ville de Tours. Le maire, catholique et conservateur, refuse : il voit d’un mauvais œil cet artiste qui s’oppose à la guerre du Vietnam et ouvre sa ferme à Jane Fonda et aux déserteurs de l’armée américaine. Calder installera donc son Totem à Saché. Quarante-trois ans après son décès, le mobile trône toujours sur la place du village. Les habitants n’y prêtent plus attention. Ils ont surnommé l’œuvre d’art « la pompe à essence ».


=> Exposition Alexander Calder : un inventeur radical au Musée des Beaux-Arts de Montréal jusqu’au 24 février 2019.

=> Livre Alexander Calder : un inventeur radical de Anne Grace et Elizabeth Hutton Turner, Abrams Books, 2018. 256 pages, 50 dollars.

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