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Cadeaux empoisonnés et malentendus

Le sculpteur américain Jeff Koons a offert à la ville de Paris une de ses créations : une œuvre criarde, inspirée par la statue de la Liberté et que personne ne souhaite payer.

En 1865, le député français Edouard de Laboulaye commence à lever des fonds pour offrir la statue de la Liberté aux Américains. Le cadeau est un geste d’amitié envers les Etats-Unis autant qu’un message politique à destination des Français : Napoléon III est alors empereur et Laboulaye milite pour l’adoption en France de la constitution républicaine des Etats-Unis. Une fois parvenue à New York, la statue de la Liberté patienta près de dix ans avant que la mairie ne se résolve à lui trouver une destination et que des philanthropes américains ne financent le socle, plus haut que la statue elle-même. Entretemps, Laboulaye et Victor Hugo — qui devait écrire la dédicace sur le socle — avaient disparu. La poète américaine Emma Lazarus prit le relais.

Par souci de réciprocité, des philanthropes américains ont ensuite offert à Paris une réplique plus petite de la statue, qui se trouve sur l’Ile aux Cygnes, sur la Seine, puis une reproduction à l’identique de la flamme, installée place de l’Alma. Lady Di étant morte en ce lieu dans un accident de voiture, les badauds qui fleurissent aujourd’hui ce monument sont persuadés qu’il est un mémorial pour la princesse britannique.

Sur un mode comparable, petits cadeaux et malentendus, on rejoue la même pièce. Ex-ambassadrice d’Obama à Paris, Jane Hartley a convaincu l’artiste américain Jeff Koons d’offrir à la capitale française une de ses œuvres contemporaines. Une sculpture monumentale, estimée à trois millions d’euros, que personne n’envisage de payer. La maire de Paris Anne Hidalgo sera cette semaine à New York, où elle demandera à l’ancien maire, Michael Bloomberg, de financer cet étrange cadeau. Cette démarche s’inscrit dans le cadre de la Paris Foundation, un fonds de dotation créé en 2015 pour collecter l’argent de mécènes souhaitant financer des projets culturels dans la capitale française.

Pour l’artiste américain, par ailleurs richissime, ce serait une belle promotion en France, où ses objets kitsch ont beaucoup d’amateurs. Quelques artistes et intellectuels parisiens, toutefois, ne souhaitent pas voir cette œuvre — un gigantesque bouquet de tulipes en bronze et en acier peint de couleurs criardes — plantée sur le parvis du Palais de Tokyo, le musée d’art moderne et contemporain de la ville de Paris. Si Michael Bloomberg paye et si ce bouquet monstrueux est installé, il s’est déjà constitué une association de Parisiens pour dégrader l’œuvre de Koons avec pots de peinture et graffitis.

Pour Anne Hidalgo, qui n’a jamais accepté l’œuvre d’un seul artiste français dans les rues de Paris, il est encore temps de renoncer. A moins de trouver un artiste américain plus en harmonie avec le paysage parisien et de généreux donateurs.

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