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Black Lives Matter à Paris : la France à l’heure américaine

Paris, cet été, fut assiégé par des dizaines de milliers de Français bravant les risques du Covid-19 et manifestant sous les banderoles du mouvement américain Black Lives Matter, brandissant le portrait de George Floyd telle une icône de martyr. Loin de Minneapolis, ces protestataires représentaient la diversité ethnique qui, désormais, constitue nos sociétés, française comme américaine.

Cette incursion d’une rébellion américaine dans les rues françaises n’est pas sans précédent : des Français, en 1953, avaient manifesté leur soutien aux époux Rosenberg avant qu’ils ne soient condamnés et exécutés pour espionnage. C’était alors à la seule initiative du Parti communiste français, proche de l’Union soviétique, et sur un fond répandu d’antiaméricanisme. En 1967 aussi, des Français manifestaient contre la guerre au Viêt Nam, alors qu’ils s’étaient peu indignés de cette même guerre lorsqu’elle était menée par l’armée coloniale française. Très vite, cette synchronisation avec les pacifistes américains céda la place à un Mai 68 singulièrement français, avec sa poésie propre et sans agenda politique définissable.

L’éruption de Black Lives Matter est d’une autre nature parce que, par-delà la solidarité avec George Floyd et ce qu’aux Etats-Unis il symbolise, les Français se trouvent confrontés, pour la première fois dans la rue et pas seulement dans des tours d’ivoire universitaires, à la question noire, voire au racisme. De plus, George Floyd a son équivalent français, Adama Traoré, fils d’immigrants maliens, mort en 2016 aux mains de la police dans des circonstances étonnamment similaires à la mort de Floyd. Sa sœur Assa, une enseignante, protestataire de la première heure, jusque-là isolée et maintenant entourée, n’avait jamais accepté la thèse de l’innocence de la police et de la justice.

Cette équivalence Floyd-Traoré a contribué de manière décisive à l’implantation en France du mouvement Black Lives Matter. La police française serait-elle raciste, hostile aux deux grandes minorités d’immigration récente, les Français d’origine arabo-musulmane et les Français d’origine africaine ? Ceux-ci, issus essentiellement du Sénégal et du Mali, sont également musulmans, mais d’un islam distinct de celui de l’Afrique du Nord. La question n’était pas posée aussi publiquement, parce que la nation française est supposée ne connaître que des citoyens, dont il est légalement interdit de recenser l’origine ethnique, la culture ou la religion.

La race, en France, est supposée invisible ; nul n’est censé appartenir à une communauté autre que la nation et le « communautarisme » est dénoncé, à droite comme à gauche, comme une trahison de l’idéal français. La seule religion publiquement acceptée, qui en théorie n’est pas une religion, est la laïcité, une forme d’athéisme républicain ; c’est au nom de cette laïcité et de cette citoyenneté, en théorie imperméable aux couleurs, que toute expression publique d’une religion, comme le voile islamique chez les femmes, est prohibée dans les écoles. Si la religiosité s’exprime trop visiblement, si l’on se réclame de sa communauté ethnique, on est vite soupçonné de verser dans le « modèle américain » : « communautariste » est une insulte et le gouvernement Macron envisage une loi qui interdirait le « séparatisme », une allusion à peine indirecte à l’islam et à l’africanité.

Voici donc la laïcité française assiégée par Black Lives Matter. La France devrait-elle, en se ralliant au communautarisme, reconnaître que les races existent bien, que tous les Français ne sont pas blancs, ni chrétiens, que les musulmans et les Noirs sont français, mais à leur manière, avec leur mémoire et leur expérience, parfois douloureuse du racisme et de la discrimination ? Ceux qui, en France, soutiennent le combat d’Assa Traoré ne souhaitent pas tant dynamiter le modèle français que de faire admettre la réalité : la laïcité est un mythe. Par le passé, la France, soi-disant laïque, fut antichrétienne, antisémite, hostile aux immigrés et, maintenant, antimusulmane.

Ainsi, l’intellectuel fondateur des Black Studies en France, l’historien d’ascendance sénégalaise Pap Ndiaye, loin d’être extrémiste, réclame seulement, depuis la publication en 2006 de son livre fondateur La Condition noire, que soit reconnu l’apport africain à la civilisation française. Il se trouve aussi que Pap Ndiaye symbolise l’étroite imbrication de la controverse française avec les Etats-Unis : c’est étudiant à l’Université de Virginie qu’il s’est découvert comme noir, qu’il a rencontré les Black Studies avant de les importer en France. Pap Ndiaye n’a-t-il pas en Emmanuel Macron un allié objectif ? Le président français, dans un discours de rupture avec l’image officielle de la colonisation de l’Algérie et de l’Afrique noire par les Français, a déclaré à plusieurs reprises que loin d’être civilisatrice, celle-ci fut un « crime contre l’humanité ». Les Afro-Français se trouvent, dès lors, dans une situation historiquement comparable à celle des Afro-Américains, la colonisation devenant l’équivalent de l’esclavage.

On rappellera enfin que, dans cette ronde des idées, les Black Studies américaines furent, à l’origine, fortement influencées, presque déterminées, par des intellectuels français, sociologues et philosophes, dont Jacques Derrida, Michel Foucault et Pierre Bourdieu. Cette école critique française fut initialement encensée sur les campus américains avant de revenir à son pays d’origine. Oui, George Floyd et Adama Traoré, même combat, ou plus exactement, même questionnement : comment préserver l’unité des nations démocratiques par-delà leur diversité culturelle ? Aux Etats-Unis, on se pose trop la question, au point qu’elle paralyse tout autre débat sur la meilleure économie possible, le meilleur système de soins possible et la meilleure école possible. En France, on ne se pose pas suffisamment la question. Mais, dans les deux cas, cette problématique de la diversité est réelle et ne va pas s’évaporer sans réponse.


Edito publié dans le numéro de septembre 2020 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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